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[En cours] Nigeria - Renaître au Berceau

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MessageSujet: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Mar 9 Sep - 19:55

Nigeria - Renaître au Berceau


Spoiler:
 


Felipe sortit de la cabine où il se trouvait enfermé depuis une heure, avec un sourire ravi. Pour le moment, tout avait bien fonctionné. Il vérifia que sa beauté allait bien, qu'elle tenait le choc après deux semaines de voyage qui n'avaient pas été de tout repos, avant de rejoindre l'autre côté de son bateau, la Santa Teresa IV. C'était un voilier d'une douzaine de mètres de long, absolument superbe, que beaucoup lui enviaient dans son port d'attache, situé à Veracruz, au Mexique. Il l'avait hérité de son père, qui lui-même l'avait acheté presque sur un coup de tête, et l'entretenait aujourd'hui en proposant des croisières aux amoureux ou aux voyageurs désireux d'explorer les Caraïbes, ou de se lancer dans des voyages un peu plus loin en Amérique du Sud. Toutefois, ce n'étaient pas les côtes américaines qu'il avait aperçues sur son radar, bien cachées par la brume matinale.

On lui avait versé une grosse somme d'argent pour rallier l'autre côté de l'Atlantique sans poser trop de questions, et il s'était empressé d'accepter. Les dollars américains en belles liasses bien ordonnées avaient tendance à couper court à toutes ses questions. C'était payé d'avance, ce qui était rare dans le milieu, mais le type qui était venu lui déposer la mallette en toute discrétion lui avait clairement fait comprendre que s'il n'honorait pas son contrat, il risquait de se retrouver avec de gros ennuis. Et Felipe, les ennuis, il connaissait. Ici, au Mexique, il y avait les cartels. Et dans le Sud, des groupes armés qui sévissaient et réglaient leur compte aux types qui n'étaient pas réglos. Dans ce cas, il valait mieux faire preuve de prudence, et faire ce qu'on lui dirait.

Un soir, conformément aux instructions qu'il avait reçues, il avait quitté Veracruz et avait mis le cap vers le Sud, en restant non loin de la côte. C'était un itinéraire qu'il connaissait bien, et qu'il empruntait fréquemment pour les touristes. La vue était, il fallait le dire, absolument magnifique, avec les forêts, les reliefs et les lumières des villes côtières au loin. Et plus haut, le ciel étoilé, la lune bienveillante. Il passait devant des criques romantiques, où la plupart des couples lui demandaient à pouvoir s'arrêter pour passer quelques heures en privé. Il ne leur refusait jamais rien, bien content en retour de toucher quelques billets supplémentaires. Mais ce fameux soir, il ne débarqua personne, et se contenta de laisser venir à lui une embarcation de petite taille, absolument indétectable à l'œil nu à cause de l'obscurité. Le Zodiac vint rapidement se coller à sa précieuse Santa Teresa, et il déploya une échelle pour permettre à la personne qui s'y trouvait de monter. Une silhouette solitaire se hissa barreau par barreau, et lui prit la main pour finalement arriver sur le pont à ses côtés.

- Bienvenue ! Lança-t-il avec un accent espagnol marqué. Je suis Felipe Gonzalez, à votre service.

Elle releva la capuche qui lui cachait le visage, découvrant un visage beau quoique triste. Cette femme seule paraissait avoir pleuré toutes les larmes de son corps, et avait de toute évidence perdu l'habitude de sourire. Elle posa ses yeux sur son pilote et seul compagnon de route pour les deux semaines à venir, avant de lancer d'une voix monocorde :

- Amanda. Où puis-je m'allonger ?

Felipe soupira, en se souvenant de leur première rencontre. Un vrai bloc de glace, qu'il s'était acharné à faire fondre pendant le voyage passé en tête à tête. D'un naturel assez communicatif, il avait fait de son mieux pour se montrer disponible, et pour essayer de la faire sortir de sa tristesse. Ce n'était pas une mince affaire, il fallait bien le dire, car la jeune femme paraissait éteinte. Elle passait parfois de longues heures assise à regarder l'océan, sans rien dire. Au troisième jour, il était venu s'asseoir à côté d'elle, et avait décidé d'attaquer la conversation. Ce n'était pas aussi simple qu'il y paraissait, et il avait dû improviser :

- Vous aviez déjà pris le bateau avant ?

Elle le dévisagea, une expression indéchiffrable sur le visage. Ce n'était pas qu'elle lui en voulait, elle paraissait simplement ne pas comprendre pourquoi il lui parlait. A dire vrai, c'était le genre de regards qui aurait fait comprendre  à n'importe qui qu'il était temps de partir, de la laisser seule avec ses pensées. Mais comme il s'obstina, elle fut contrainte de répondre, d'une voix éraillée :

- Jamais aussi longtemps.

- Ah... C'est pour ça que vous ne parlez pas ! J'ai ce qu'il faut contre le mal de mer, vous savez ! De la graisse de morue fermentée, ça va vous requinquer.

Elle ouvrit grand les yeux, et le rattrapa rapidement avant qu'il s'en allât. Elle n'avait rien perdu de ses réflexes, de toute évidence, car il n'avait pas vraiment eu le temps de bouger. Quand elle le força à s'asseoir, il partit d'un rire franc auquel elle ne sut que répondre. Il lui tapota la main gentiment, et lança avec une fierté ronflante :

- C'était une blague, Amanda ! Haha, rassurez-vous... Allez, je vais vous chercher quelque chose de très mauvais pour la santé, avec beaucoup de sauce. Ca vous tente ?

Ce fut la première fois qu'il la vit sourire... très légèrement. C'était fugace, c'était rapide, mais c'était bien l'esquisse d'un sourire. Il avait réussi, et il n'entendait pas s'arrêter en si bon chemin :

- Oui, ça me tente.

En y repensant, il trouvait qu'il avait fait fort, même si la jeune femme passait encore le plus clair de son temps toute seule, soit assise sur un coin du navire, soit dans sa cabine personnelle où elle se reposait. Il avait toutefois réussi à la faire sortir un peu d'elle-même, et ils avaient parlé tranquillement plusieurs soirs durant, discutant pendant de longues heures en profitant de la clarté des étoiles pour prendre un repas consistant et agréable, avec un bon vin. Il lui avait parlé de sa vie, des voyages le long de la côte, des rencontres, des gens biens et moins biens qui constituaient son univers coloré. Elle avait été plus réticente à lui parler d'elle, se contentant de lui dire évasivement qu'elle avait tout quitté, que personne ne se soucierait d'elle à présent, et qu'elle voulait repartir de zéro. Quand il lui avait demandé pourquoi, elle s'était soudainement mise à pleurer, comme ça, sans explications. Il l'avait prise dans ses bras, et elle s'y était blottie, tremblant comme une feuille incapable de prononcer le moindre mot. C'était la veille au soir. Felipe se dit qu'avec un peu de temps supplémentaire, une semaine par exemple, il aurait pu venir à bout de ses dernières barrières, et découvrir ce pourquoi elle était partie. Il n'en aurait jamais l'opportunité, à présent.

- Amanda, nous sommes presque arrivés. Encore une petite heure et c'est bon.

Tout d'abord, il n'y eut aucune réponse, et puis il entendit un verrou sauter, avant de voir la trappe s'ouvrir, et la jeune femme s'extraire du compartiment qui était le sien. Il ne put s'empêcher d'ouvrir des yeux ronds en la voyant comme si c'était la première fois qu'il la découvrait. En vérité, il l'avait toujours connue blonde, avec des cheveux longs et bouclés. Il était estomaqué, donc, de la découvrir avec des cheveux bruns, courts et lisses. Quelque part, cela lui allait très bien, mais elle avait l'air plus stricte, plus sévère ainsi. Elle perdait de l'innocence et de la candeur qu'il avait cru déceler chez elle. De toute évidence, il était loin d'avoir cerné à qui il avait affaire. Elle lui lança un sourire un peu pincé, et répondit :

- Je dois rassembler mes affaires.

Il hocha la tête, et retourna à ses commandes, pour amorcer les manœuvres d'approche et d'arrimage au port. La femme se mit ensuite à arpenter le navire, pour récupérer ses vêtements en train de sécher grâce à la brise marine. Elle avait passé une croisière fantastique, qui lui avait donné le temps de méditer, et de réfléchir profondément à ce qu'elle allait faire une fois le pied posé dans le pays. Elle avait fait quelques recherches sur internet, grâce au réseau de la Santa Teresa, et avait déjà défini un itinéraire et un point de chute à peu près sûr. Elle ne connaissait pas la région, n'y était jamais allée, mais savait qu'elle pourrait y trouver tout ce qu'elle cherchait : la paix, et la tranquillité.

Elle passa des lunettes de soleil qui la protégeaient de la très forte luminosité, et s'aspergea de produit anti-moustique et de crème solaire, pour se préparer à affronter le climat tropical du pays qu'elle avait choisi pour destination. Elle n'avait fait son choix qu'au dernier moment, et avait finalement opté pour le Nigeria. C'était un pays anglophone, ce qui était préférable pour elle, même si elle parlait un français impeccable. De tous les pays d'Afrique, c'était le plus peuplé, et certainement un des plus riches, tout en conservant des zones absolument sauvages. Un compromis intéressant qui l'attirait. Et puis en cas de problème, elle n'était pas loin d'autres pays qu'elle pouvait traverser rapidement. Mais très franchement, elle n'était pas là pour fuir encore. Elle avait simplement envie de se poser, de reconstruire sa vie, et d'arrêter de courir à cause des ennuis. Elle était déterminée à y arriver.

Quand le navire fut amarré au quai, Felipe vint la trouver. Il paraissait quelque peu mal à l'aise, comme si l'idée de lui dire au revoir lui était difficile. Elle avait bien remarqué qu'il s'était attaché à elle, et connaissant son côté séducteur, il aurait très certainement adoré l'avoir dans son lit. Elle savait aussi qu'il valait mieux ne pas s'attacher de trop à un homme qui en connaissait tant sur elle, et elle décida d'écourter leurs adieux. Elle le serra tout de même dans ses bras, avant de lui chuchoter :

- Je vous fais confiance pour ne pas me vendre. Tout ce que je veux c'est être tranquille.

- Contre un baiser, mi cariño, je ferai tout ce que tu veux.

Elle sourit :

- Ce ne serait pas raisonnable. Adieu, Felipe.

Et elle s'éloigna. Le marin haussa les épaules, en souriant à son tour, et prit une autre direction. Probablement vers un bar du coin où il pourrait aller dépenser son argent durement gagné, s'offrir quelques filles et quelques bières, avant de repartir en sens inverse, direction le Mexique. Il ne la reverrait plus jamais. La jeune femme, quant à elle, débarqua sans la moindre difficulté, et s'enfonça dans les rues surpeuplées de Lagos. Elle disparut rapidement au milieu des passants, simple touriste au milieu de cette fourmilière grouillante qui se rassemblait autour des immenses navires. Le monde s'ouvrait devant elle, en même temps qu'une porte se fermait dans son esprit. Le temps d'Ivana Chambers était définitivement révolu. Celui de Lucija Radenko également. Elle marchait vers son destin, vers un avenir qu'elle espérait meilleur. Elle avait fait beaucoup de mauvais choix au cours de sa vie, mais il lui était donné la chance de ne pas recommencer, et elle entendait bien la saisir.
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Mer 10 Sep - 1:02

Par la fenêtre, les arbres défilaient tranquillement, et on ne pouvait pas dire que le voyage était désagréable. Certes il faisait chaud, au moins vingt cinq degrés, avec un taux d'humidité si élevé qu'elle avait l'impression de fondre dans sa chemise légère auréolée de sueur. Certes il y avait un monde fou dans ce bus vétuste, qui la trimbalait cahin-caha au milieu de la forêt vierge en direction du Nord-Est du pays. Mais au final, elle pouvait profiter des paysages qui se déployaient sous ses yeux, et cela la distrayait de ses pensées les plus sombres. Elle regardait ces vastes étendues dépeuplées, levait les yeux vers la cime de ces arbres majestueux qui se dressaient immenses vers le ciel d'un bleu azur sans le moindre nuage, et elle se laissait porter par l'atmosphère des lieux. L'Afrique, elle le découvrait aujourd'hui, avait le charme sauvage de ces rares zones du monde où l'on pouvait échapper à tout et à tout le monde. Ici, pas de contrôles d'identité, pas de caméras de surveillance, pas de policiers zélés déterminés à faire leur travail. Elle se sentait protégée, anonyme, et elle savait qu'en s'éloignant des villes, elle pourrait arrêter de se cacher, arrêter de se masquer.

Cela n'avait pas été le cas à Lagos, où elle avait séjourné pendant quelques temps. Elle avait eu besoin, déformation professionnelle, de se tenir au courant de ce que l'on disait sur elle, sur l'Inde, sur l'ORS. Après deux semaines isolée au milieu de l'océan, totalement coupée du monde et de ses habitants, elle avait eu beaucoup de choses à rattraper. Le wi-fi était affreusement lent, mais elle avait finalement été en mesure de regarder les informations qui l'intéressaient. D'un point de vue général, le quotidien restait le quotidien. Accident de transport par ci, catastrophe naturelle par là. Rien que de très commun, à tel point que plus personne ne s'émouvait du triste sort de milliers de personnes mourant quotidiennement dans des conditions terribles de pauvreté, à cause de la famine, de la maladie ou encore d'accidents qui n'arriveraient jamais aux Etats-Unis. Elle réalisait l'ampleur de la situation, maintenant qu'elle se trouvait sur place, plongée au milieu de la foule, probablement encore plus démunie que les hommes et femmes qui se trouvaient autour d'elle, dans ce bus.

Elle était remontée un peu plus loin dans les faits, pour trouver ce que l'on avait dit à propos de son escapade en Inde, dont l'issue désastreuse la hantait encore régulièrement, la nuit. Pendant que la page du Mumbai Mirror chargeait, à une vitesse qui lui permettait d'aller se faire un ou deux cafés, elle croisa les doigts et pria intérieurement pour obtenir des nouvelles positives. Elle avait réagi avec empressement, et avait dû mettre sa famille à l'abri : en se faisant passer pour morte, en faisant semblant d'avoir été tuée par des malfrats, elle se couvrait et couvrait Richard qui n'avait plus de raisons d'être exposé. Toutefois, elle n'avait toujours pas eu confirmation qu'Abigail était morte, et le journal pouvait lui annoncer subitement que sa meilleure amie avait survécu à son tir malencontreux. Elle laissa la page se charger, et retint son souffle en lisant ce qu'elle affichait, ligne par ligne, phrase par phrase.

Elle marqua un temps d'arrêt en arrivant au terme de sa lecture. Rien. Il n'y avait rien. Pas un mot à propos d'Abigail. On parlait d'une fusillade ayant fait plusieurs morts, d'une femme suspectée d'en être à l'origine, mais rien d'autre. La piste terroriste était évoquée très sérieusement, même si de toute évidence la police avait décidé de ne pas trop en révéler, probablement pour ne pas effrayer le public sensible à la moindre bribe d'information. Dans ces cas-là, il valait mieux en dire le moins possible, afin de pouvoir agir en toute liberté. A priori, toutefois, ils en étaient encore à remonter sa trace dans la gare qu'elle avait rejoint grâce au taxi. S'ils n'en étaient que là au bout de deux semaines, ils n'arriveraient jamais à la localiser. L'ORS, toutefois, c'était une autre paire de manches, et c'était pour cette raison qu'elle avait demandé au Colombien de la faire disparaître.

L'homme qu'il avait envoyé avait fait preuve d'un professionnalisme à toute épreuve, et elle avait compris son plan quand ils s'étaient éloignés de Washington, rejoignant une zone déserte sans être suivis par les forces de l'ordre. Il ne dit pas un mot de tout le trajet, la laissant à ses larmes et à sa détresse qu'il paraissait comprendre parfaitement. De toute évidence, ce n'était pas la première fois qu'il était confronté à ce genre de situations, et il savait comment s'y prendre avec ses clients. Il gara le véhicule le long d'un chemin discret et isolé, non loin d'un second véhicule qui paraissait les attendre. Trois hommes en descendirent, en costume sombre comme le premier, portant entre les mains des pistolets-mitrailleurs. Lucija se raidit, cherchant instantanément une arme pour se défendre, mais son Romeo la rassura d'un geste, lui expliquant que tout était prévu. Ils sortirent de la camionnette une femme dont le teint de peau indiquait qu'elle était décédée depuis peu. Ils l'avaient soit récupérée à la morgue, soit tuée de leurs propres mains. Quoi qu'il en fût, elle ressemblait physiquement à la jeune croate, et ils l'installèrent dans la BMW que cette dernière venait juste de quitter. Ils l'avaient habillée en civil, et n'avaient pas lésiné sur les détails. Romeo lui expliqua qu'ils avaient installé sur elle une réplique de l'empreinte dentaire de la jeune femme - gracieusement fournie par le Colombien -, afin de tromper encore davantage les services de police. Il lui demanda sans cérémonie ses papiers d'identité, ses bijoux (y compris son alliance), et son téléphone portable. Elle déglutit, et marqua un temps d'arrêt avant de lui remettre son portable sur lequel elle gardait une photo de sa fille adorée. C'était peut-être son objet le plus précieux, mais d'un autre côté, si on le retrouvait dans les décombres, on croirait plus facilement à sa mort. Puis, une fois la scène déployée, ils ouvrirent le feu en direction du véhicule, le criblant d'impacts tout comme la pauvre femme qui se trouvait à l'intérieur. Enfin, ils mirent le feu à la BMW, qui partit en fumée comme un immense brasier au centre duquel se trouvait les restes d'Ivana Chambers.

Les journalistes n'avaient pas été bavards concernant le meurtre. Des passants avaient remarqué les flammes, et avaient alerté immédiatement la police. Les journalistes étaient arrivés sur les lieux peu après, mais la scène avait déjà été bouclée. Une équipe d'enquêteurs avait été déployée, et ils s'étaient escrimés à récupérer les maigres indices à leur disposition... ceux qu'on avait mis à leur disposition. Les pistes évoquées, aux dernières nouvelles, étaient celles d'un règlement de compte. La BMW avait été volée, les munitions trouvées sur le lieu du crime étaient de celles utilisées par des organisations mafieuses, et le mode opératoire faisait penser à un assassinat très professionnel, orchestré par des gens du milieu. Aucun lien n'avait été fait explicitement avec la fusillade de Dharavi, mais il était certain que l'ORS allait croire à la disparition de Lucija. Tout avait été fait de sorte à laisser penser qu'elle avait accompli sa mission, qu'elle était rentrée encaisser son paiement, et qu'on s'était débarrassée d'elle pour qu'elle demeurât silencieuse. Crédible et logique. Ils chercheraient plus loin, certes, mais ne trouveraient rien.

Elle avait éteint l'ordinateur à l'issue du temps imparti, à la fois soulagée d'avoir si bien réussi, et effondrée d'avoir la confirmation qu'Abigail Lorenson n'était pas en vie. Elle avait donc eu doublement raison de fuir, et doublement raison de demander au Colombien d'oublier qu'elle existait. Il lui avait fourni un jeu de papiers, s'était occupé des dernières modalités pratiques pour elle, sur ses conseils, et avait inscrit sur le dossier qui la concernait qu'elle était décédée. Lucija Radenko avait disparu, tout comme Ivana Chambers. Maintenant, restait à mettre Amanda Carson en sécurité pour le reste de ses jours. Elle avait donc décidé de quitter Lagos, plus grande ville du pays, pour s'éloigner encore un peu plus des destinations où Lucija Radenko aurait pu se terrer. Si on la cherchait, on essaierait nécessairement de la trouver dans un endroit peuplé où elle savait disparaître sans la moindre difficulté. On ne penserait pas à la traquer dans les coins reculés d'Afrique, là où elle n'avait aucun accès à internet, là où elle ne pouvait pas dissimuler son identité.

C'était pour cette raison qu'elle se trouvait dans ce bus, sans savoir exactement où elle allait s'arrêter. Elle ne comprenait d'ailleurs pas bien le système, car chacun s'arrêtait un peu où il le souhaitait, en demandant au chauffeur de le déposer dans tel ou tel village sur le bord de la route. Pour sa part, elle préférait suivre le mouvement ,et descendre quand elle sentirait que l'endroit était propice. Cela faisait plusieurs heures qu'ils n'avaient pas croisé une ville digne de ce nom, et au moins deux heures depuis le dernier village. Il ne restait d'ailleurs plus beaucoup de gens dans le bus, et ceux qui étaient là appartenaient de toute évidence à la même famille, car ils parlaient entre eux comme seuls le font les proches. Le regard de la jeune croate s'arrêta sur la plus jeune de la famille, une petite fille qui ne devait pas avoir plus de quatre ans. Elle avait l'air malade, et sa famille semblait s'inquiéter pour elle. Lucija, sans trop savoir pourquoi, demanda :

- Qu'est-ce qu'elle a ?

Les membres de la famille levèrent la tête dans sa direction, quelque peu étonnés d'être ainsi abordés, par une femme blanche de surcroît. D'après les regards qu'on lui avait lancés, ce n'était pas une région touristique, et ils ne devaient pas avoir l'habitude de voir des étrangers passer dans le coin. Le père, un homme à la carrure impressionnante, surmonta sa surprise et répondit avec un accent mélodieux :

- On ne sait pas. Elle a mal au ventre, c'est tout ce qu'elle dit. Il lui faut des cachets contre la douleur.

- Vous en voulez ?

Lucija ouvrit son sac. D'ordinaire, elle n'aurait jamais fait une telle proposition à des inconnus. Pas parce qu'elle n'aimait pas aider son prochain, mais simplement parce que son sac contenait habituellement des objets qu'il n'était pas prudent de montrer à des inconnus. Des armes à feu, des chargeurs remplis de munitions diverses et variées, du matériel de surveillance de pointe, tout l'arsenal de la tueuse de classe internationale, donc. Mais aujourd'hui, il n'y avait plus rien de tout ça... Adieu les armes, adieu les micros, les appareils photos miniatures, les lunettes anti-caméras. Elle avait troqué tout ça contre un sac dont le contenu était d'une banalité affligeante. Quelques vêtements de rechange, quelques lotions pour femme, et quelques médicaments contre les maladies du coin. Elle avait justement quelque chose destiné à combattre la douleur, rien de plus que du paracétamol, mais c'était déjà beaucoup pour cette pauvre famille.

Elle le leur offrit de bon cœur, et ils la remercièrent tous chaleureusement, avec énormément de simplicité. Elle avait oublié à quel point les relations humaines pouvaient être aisées, quand aucune des deux parties ne cherchait à tuer l'autre. Elle se laissa aller à sourire, et engagea la conversation. Dans la famille, il y avait le père, Olawale. Il vivait avec les siens dans un village très isolé, d'une dizaine d'habitants tout au plus. Il travaillait aux champs dans la journée, et s'occupait de sa plantation qui lui suffisait à peine à faire vivre quatre bouches. La mère, Aina, aidait son mari du mieux qu'elle pouvait, et l'assistait dans les tâches domestiques. D'après les dires de son fils, elle était une excellente cuisinière. Sans elle, leur quotidien serait très probablement encore moins simple, car le don de donner un peu de joie en associant des ingrédients simples était presque divin. Le fils Todjou paraissait âgé d'une vingtaine d'années, et il était grand et fort comme son père. Calme et posé, c'était l'exemple type, du gars bien, celui qui allait prendre la tête d'une petite famille dans quelques années, et qui ferait de son mieux pour respecter les traditions des siens. Enfin, sa petite sœur Omolola était le plus précieux de leurs trésors. Elle était très affaiblie, certes, mais on lisait dans son regard une forme d'intelligence et de vivacité. Elle devait avoir l'âge d'Ashley...

- Où vas-tu comme cela, Amanda Carson ? Tout ce qui est intéressant pour les blancs se trouve de l'autre côté, vers la ville. Pourquoi venir ici ?

Elle baissa la tête légèrement, cherchant soigneusement ses mots. Ils notèrent tous que cette question l'avait troublée, mais de toute évidence ils tenaient à obtenir une explication, car nul ne la dissuada de rechercher au fond de son cœur la réponse à ses doutes. Elle finit par lâcher :

- Les choses sont compliquées. Je ne sais pas ce que je cherche. Je ne sais même pas où je vais. Je voudrais juste aller dans un endroit paisible, et vivre une vie normale. Je voudrais vivre comme vous.

Le père, qui paraissait être un sage d'une grande clairvoyance, la dévisagea intensément. Elle se sentit transpercée par ce regard d'une force rare. Peut-être parce qu'elle n'avait pas de lunettes pour la protéger. Peut-être parce qu'elle n'avait rien à ériger entre elle et cet individu nouveau dans son existence, mais qui paraissait la percer à jour. En fait, songea-t-elle, eût-elle porté ses lunettes, son tailleur, se fût-elle présentée comme Ivana Chambers ou Lucija Radenko qu'il aurait quand même réussi à lire en elle. Pourquoi ? La raison était simple : il était vraiment à l'écoute. Avec un sourire, il dit :

- Tu veux vivre comme nous... ou avec nous ?

Elle le regarda, incapable de répondre quoi que ce fut. Il avait touché juste. Elle baissa la tête, presque honteuse d'en être rendue à demander asile, protection et conseil à un homme que, quelques mois plus tôt, elle n'aurait même pas daigné regarder. Il était simple, il ne se préoccupait pas de la guerre ou de la mort. Il prenait chaque jour comme il venait, et il n'attendait rien de plus qu'une bonne récolte, assez de nourriture pour voir le soleil se lever à nouveau, et des enfants épanouis. Elle s'attendait à être grondée de son audace, ou rassurée quant à son sort. Il se contenta d'éclater de rire. A quoi pouvaient bien servir les mots ?
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Mer 10 Sep - 15:01

- ... ce sont donc les patriotes américains qui ont réussi à gagner leur liberté, en s'opposant à la monarchie anglaise. Ils ont rédigé une constitution qui n'a jamais été remise en question depuis son adoption en 1787. Vous voyez que le temps nécessaire à la rédaction de ce texte est garant de sa longévité. Une bonne leçon, vous ne trouvez pas ? Pour demain, j'aimerais que vous réfléchissiez à cette histoire, et que vous me donniez un exemple de texte que l'on doit écrire en prenant son temps.

Les élèves hochèrent la tête avec sérieux, et la jeune femme qui se tenait devant eux les libéra de leurs obligations scolaires. Ils se levèrent comme un seul homme, et sortirent en courant et en criant. Lucija... ou plutôt Amanda... les regarda s'éloigner avec un sourire attendri. Elle aimait les enfants. Son regard se perdit dans la forêt environnante, tandis qu'elle adressait un signe de la main à ses chers élèves qui rentraient chez eux, parfois à plusieurs kilomètres de distance. Certains ne regagnaient leur maison qu'après la tombée de la nuit, mais ils revenaient courageusement le lendemain, et rien que pour l'entendre parler. Elle saluait leur engouement, alors que leur vie n'était pas facile, et que beaucoup de parents considéraient que des fils d'une dizaine d'années seraient plus utiles aux champs. Mais d'autres savaient que l'école était une chance, et qu'ils pouvaient s'élever socialement grâce à ces cours basiques qu'elle leur donnait. Lucija n'avait jamais été une institutrice, et elle n'avait pas été formée pour ça, mais elle avait de bonnes notions d'histoire et de géographie, grâce à ses nombreux voyages, et elle arrivait à les intéresser à différents sujets, ce qui n'était pas du luxe.

Elle rassembla ses documents, notant mentalement qu'il lui faudrait demander à Todjou de lui acheter des crayons quand il irait faire un tour en ville, et ferma à clé la porte de sa classe, dans laquelle se rassemblaient une bonne cinquantaine d'élèves d'âges assez variés. Elle rajusta son chemisier dans lequel elle mourait de chaud, et descendit le chemin inégal qui menait à la route principale. L'école était un peu en retrait par rapport à celle-ci, ce qui n'était pas du luxe, car de drôles de types passaient parfois dans le coin, et il valait mieux les éviter. Lucija s'était habituée à ce genre de choses, qui pouvaient paraître contraignantes. C'était simplement du bon sens. Elle se montrait amicale avec tous ceux qu'elle croisait, mais savait reconnaître les ennuis quand ils arrivaient. Il y avait parfois des camions bâchés qui passaient dans le coin, et qui incarnaient les tentatives de l'armée nigériane de lutter contre les djihadistes qui occupaient des positions non loin, au Nord. De temps à autre, ils percevaient les bruits étouffés de combats, qui avaient lieu à plusieurs kilomètres, mais qui paraissaient toujours trop proches. Rien qui n'entamait le moral du village, néanmoins.

La jeune institutrice, rejoignit Omolola et quelques uns de ses camarades de classe. La petite fille aux grands yeux noisette disait au revoir à ses amis qui s'éloignaient de l'autre côté, tandis qu'une dizaine d'enfants allait dans la même direction qu'elles. Ils avaient pour habitude de l'attendre, et de faire le chemin en sa compagnie, ce que la jeune femme appréciait plus qu'elle ne voulait elle-même l'avouer. La présence rafraîchissante de ces bambins pleins de vie et d'espoir, qui riaient et plaisantaient entre eux lui faisait plaisir. Ils parlaient tantôt en anglais, tantôt dans leur langue traditionnelle que Lucija peinait encore à comprendre. Elle comprenait quelques mots, à la volée, mais était incapable de déterminer le sens des phrases, dont l'agencement n'avait pas grand-chose à voir avec les langues européennes auxquelles elle était habituée. Mais ce n'était pas important. Elle comprenait leurs sourires, leurs expressions, et lorsqu'ils lui faisaient des blagues qu'elle ne saisissait pas, elle se contentait de répéter : "Me kake nufi ?" qui signifiait : "que veux-tu dire ?". Et ils riaient de plus belle. Au milieu d'eux, Omolola était radieuse, et elle gambadait sur la route de terre. Les plus timides se poussaient pour marcher à côté de la femme blanche, et elle était souvent obligée de faire attention pour ne pas leur marcher dessus.

- Allons, allons, on avance ! Lança-t-elle en souriant largement.

Il y avait de la bonne humeur ici. Une bonne humeur qui n'était pas permanente, mais qui était constante. C'était difficile à expliquer, mais qu'ils fussent en train de s'amuser ou de travailler, on sentait qu'ils croquaient la vie à pleine dents. Certes, il y avait des moments où ils n'allaient pas fort, et où ils rêvaient à une autre vie, mais ces épisodes ne duraient jamais longtemps. Elle ne comprenait pas comment ils pouvaient être aussi paisibles, alors qu'en comparaison des Etats-Unis, il leur manquait tant de choses. Mais de toute évidence, ils avaient l'essentiel, car ils ne paraissaient pas demander quoi que ce fût de plus.

A mesure qu'ils avançaient sur le chemin, leur petit groupe se réduisait. Les enfants regagnaient leur maison, et retournaient à leurs familles. Lucija et Omolola habitaient dans un des derniers villages, et elles finissaient donc la route seules, à parler de tout et de rien. La petite était vive pour son âge, et elle posait des questions sur tout et sur rien. Ce qui l'intéressait, ce n'était pas d'entendre la vérité, ou d'entendre une explication scientifique sur les choses, mais bien d'entendre une bonne histoire. De par sa formation de journaliste, Lucija arrivait sans trop de mal à inventer une vie à tel ou tel arbre, à trouver un passé coloré à tel ou tel oiseau dans le ciel, et elles passaient du temps à penser à la vie qu'il avait eue, à où il allait quand la saison des pluies arrivait et qu'on ne l'entendait plus chanter, et pourquoi il revenait avec la chaleur de la saison sèche. Les théories qu'elle concevait semblaient plaire à la jeune fille, qui en redemandait quotidiennement, sans jamais se lasser.

Elles arrivèrent finalement au village, où Todjou était occupé à couper du bois à la hache. Il salua Lucija d'un geste de la main, et laissa les filles se débarrasser de leurs affaires, avant de s'atteler à leurs activités. Olawale était encore aux champs, et il ne rentrerait pas avant deux ou trois heures encore. Sa femme, Aina, s'occupait de préparer le repas, après être allée elle-même cueillir ce qui poussait dans leur plantation, derrière la maison. Todjou, quant à lui, venait de revenir de la ville, où il avait vendu le surplus que la famille produisait, contre des biens qu'ils n'avaient pas vraiment ici : un peu de poisson, un peu de sel, quelques objets dont ils avaient besoin comme des allumettes et du pétrole pour les lampes. Lucija les salua tous les deux, avant de coller Omolola à ses devoirs. Elle sortit, et alla voir le fils, qui s'acharnait contre une bûche qui ne voulait pas céder.

- Besoin d'aide ? Demanda-t-elle.

Il lui sourit largement, en se redressant. Torse nu, il était véritablement impressionnant, et beaucoup de mannequins en Europe auraient envié son physique ravageur. Il appréciait les taquineries d'Amanda, qu'il croyait toujours chétive et frêle. Elle avait toujours pris soin d'entretenir cette apparence, et de ne pas lui donner de raisons de croire le contraire. Il gonfla les pectoraux, conscient qu'elle était toujours légèrement mal à l'aise de le voir exhiber une musculature parfaite, et répondit :

- Si tu réussissais à fendre cette bûche à ma place, maman se moquerait de moi pour longtemps. Je ne préfère pas te donner ta chance.

Ils rirent de bon cœur.

- Tu peux aller aider mon père, si tu veux. Il est dans son champ, au Nord. Tu sauras retrouver le chemin ?

Elle hocha la tête positivement, et lui souhaita bonne chance pour sa bûche, avant de s'en aller en direction de la forêt qui faisait face au village. Elle n'avait pas fait une dizaine de pas qu'on l'appelait déjà dans son dos. En se retournant, elle vit Todjou qui exhibait le morceau de bois finalement vaincu. Elle sourit de toutes ses dents, et leva le pouce pour le féliciter, avant de s'enfoncer sur le minuscule chemin, à peine visible, qui serpentait entre les arbres jusqu'aux plantations d'Olawale. La route était longue, et il fallait monter sensiblement le long d'une pente assez raide. C'était un chemin assez difficile à l'aller, qui nécessitait sur plusieurs passages de s'appuyer aux arbres environnant. Le retour, quant à lui, était carrément dangereux, et il fallait bien connaître les lieux pour ne pas trébucher et être emporté dans une chute effrénée. Lucija avait bien failli dégringoler alors qu'elle redescendait sans le moindre poids supplémentaire, et elle devait bien reconnaître la force du père de famille qui faisait le trajet chaque jour en transportant ses récoltes de fruits sur son dos.

Depuis que la jeune femme était arrivée, les choses allaient un peu mieux pour lui, car elle venait régulièrement l'aider à descendre ses mangues, goyaves, et autres fruits qui ne poussaient que sous ce climat chaud et humide. Il pouvait donc en récolter davantage par jour, et c'était ainsi que Lucija contribuait à payer sa part dans la famille. Elle aurait pu s'y consacrer exclusivement, mais Olawale appréciait de savoir qu'elle travaillait avec des enfants. L'école était privée de professeur depuis des mois, et sa présence redonnait de l'envie aux élèves, qui retrouvaient peu à peu les bancs et le goût du savoir. C'était un rôle plus important que celui de récolter les papayes, lui avait-il dit. Elle voulait bien le croire, mais elle désirait tout de même être utile et ne pas être un poids pour cette famille qui avait accepté de l'héberger sans condition. Elle rejoignit la plantation, qui ressemblait à un coin de forêt un peu moins touffu que les autres, et déambula là où elle savait pouvoir trouver le père de famille. Elle s'attendait à le voir en train de charger ses fruits dans le grand panier en osier qu'il chargeait sur son dos, au lieu de quoi elle le trouva debout, à écouter au loin. En l'entendant arriver, il se retourna :

- Amanda, merci d'être venue.

- Tu as l'air soucieux... Que se passe-t-il ? Un problème avec la récolte ?

Il s'écarta pour lui montrer les deux gros paniers qu'il avait déjà remplis, et qui ne leur faciliteraient pas la tâche au retour. De toute évidence, il y avait quelque chose d'autre, et ce n'était pas son travail qui l'inquiétait le plus :

- Je suis inquiet, c'est vrai. Mais je ne veux pas t'inquiéter davantage, et encore moins ma famille.

Elle le dévisagea intensément. Cela faisait bien un mois qu'elle était arrivée au village, et depuis tout ce temps, elle avait appris à connaître chacun des membres de cette petite famille, comme s'ils étaient de vieux amis. Olawale et elle avaient beaucoup discuté, de philosophie, de la vie, des choses importantes. Il savait qu'il pouvait lui confier ses problèmes - ce qu'il faisait d'ailleurs habituellement -, mais aujourd'hui les choses semblaient différentes. Toutefois, il ne pouvait pas résister bien longtemps, et il finit par cracher le morceau :

- Un peu plus tôt, j'ai entendu des tirs dans la forêt. Ce n'étaient pas des chasseurs. J'ai peur que les militaires ne se rapprochent, et ça m'inquiète.

Le conflit plus ou moins ouvert entre les forces djihadistes et l'armée du Nigéria ne faisait pas toujours les gros titres, mais il handicapait sérieusement la partie Nord du pays, sillonnée par ces terroristes qui procédaient à des enlèvements de jeunes filles, et qui paraissaient bien mieux armés que de simples bandes de brigands. Il y avait là une réelle menace, et en même temps jusqu'à présent, les hommes arborant le drapeau noir n'avaient jamais réussi à pénétrer plus profondément dans le pays. Mais il valait mieux être prudent. On racontait, dans le coin, que des hommes en armes, allant seuls ou par petits groupes, passaient à travers les mailles du filet, et se déplaçaient dans les parages. Pour certains, c'étaient des racontars, des rumeurs sans fondement. Mais Lucija était persuadée qu'elles avaient un fond de vérité, et elle préférait se montrer prudente. Elle répondit avec un haussement d'épaules :

- Je ne crois pas que nous puissions faire quelque chose contre ça. Nous devons être prudents et, rester vigilants. Je donnerai un peu d'argent à Todjou pour qu'il nous ramène le journal. Il serait bon de savoir ce qui nous menace.

Le père de famille hocha la tête, conscient que de toute façon, si sa maison était prise au milieu des conflits, il n'aurait aucune chance de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Il lui faudrait faire comme des milliers de familles du Nigéria : fuir la zone des conflits, et aller en ville en espérant trouver de l'aide. Il avait de la famille là-bas, et peut-être qu'ils pourraient l'héberger pendant quelques temps. Lucija tourna la tête vers la forêt, s'attendant presque à voir surgir des fourrés un homme en arme, prêt à les mettre en joue. Elle avait entendu parler des enlèvements, des massacres, et elle savait que si les terroristes arrivaient dans le coin, ils n'auraient aucune pitié envers eux. Elle chargea son panier sur son dos, et emboîta le pas d'Olawale, non sans éprouver le désagréable sentiment que son passé la rattrapait, et qu'il renaissait dans les flammes de la guerre...
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Mer 10 Sep - 15:47

Quelque chose bougea, à peu près cent mètres au Nord de leur position. Une silhouette enténébrée sortit de sa cachette, regarda à droite, puis à gauche, et traversa la route de terre à toute allure. Elle plongea dans un fourré, rampa pendant un moment, et s'arrêta pour vérifier qu'elle n'était pas suivie. Puis, adoptant un rythme plus calme afin de ne pas être repérée, elle s'enfonça dans la forêt qui se trouvait derrière la maison. Elle évita les plantations, esquiva le bananier, et continua en droite ligne, se repérant avec une aisance presque surnaturelle. Elle finit par arriver à une cachette totalement indétectable, qui surplombait légèrement les environs, et qui permettait d'observer la route et le village. Todjou, car c'était bien lui, s'annonça à voix basse, et une trappe recouverte de feuilles et de branches se souleva pour le laisser entrer. Sa mère le serra dans ses bras pendant une bonne minute, avant que Lucija et Olawale l'enlaçassent à leur tour. Ils avaient craint le pire. Le jeune homme, légèrement essoufflé, s'installa aussi confortablement que possible, et leur raconta ce qu'il avait vu :

- Les terroristes ont attaqué un village pas très loin, un peu au Nord. Celui où habite le prêtre. Ils ont tué beaucoup de gens, d'autres se sont enfuis. J'ai vu des hommes leur courir après.

- Et l'armée ? Demanda son père. Que fait l'armée ?

Les épaules du fils s'affaissèrent. De toute évidence, la situation n'était pas reluisante. Dans les journaux, on racontait quotidiennement comment l'armée nigériane parvenait à contenir la progression des troupes ennemies qui tentaient toujours plus d'incursions. En réalité - et pour être proches du front, ils le savaient -, les militaires étaient incapables de protéger la multitude de villages. Les islamistes se rassemblaient et frappaient là où les soldats n'étaient pas. Ce village avait été une victime de plus.

- Est-ce qu'ils viennent par ici ? Interrogea Lucija, qui craignait de voir arriver un détachement armé.

Todjou haussa les épaules :

- Je ne sais pas. Il étaient partout, et je n'ai pas eu le temps de trop en voir. J'ai eu peur d'être pris.

Lucija lui posa une main rassurante sur l'épaule. Il avait bien fait de ne pas faire d'excès de zèle, car ces types avaient beau ne pas appartenir à une armée régulière, ils étaient plus de que simples miliciens, et ils lui auraient donné la chasse jusqu'au bout de la nuit s'ils l'avaient repéré. Il était revenu en vie, et c'était l'essentiel. Malheureusement, d'autres familles n'avaient pas eu cette chance, mais ils ne pouvaient pas sauver tout le monde avec un vieux fusil de chasse et quelques cartouches. C'était tout ce qu'ils avaient pour éventuellement se défendre contre une agression, et ça n'arrêterait jamais une petite armée comme ils en envoyaient pour décimer les villages.

- Tu dois dormir maintenant, mon fils. Nous verrons ce qu'il en est demain.

Aina avait raison, et tout le monde était conscient que la situation était terrible mais pas désespérée. L'armée nigériane allait probablement se mobiliser et envoyer des troupes sous peu pour régler la situation. Leur riposte serait violente, et les choses se calmeraient pour quelques temps, comme d'habitude. Il était simplement inquiétant de voir les incursions avoir lieu toujours plus profondément dans la région. Le village dont parlait Todjou ne se trouvait qu'à une demi-douzaine de kilomètres, et certains des enfants qui y habitaient venaient assister aux classes de Lucija. Elle essaya de ne pas penser à leur absence demain, aux chaises vides si ces enfants avaient été passés par les armes de leurs agresseurs.


~~~~


Pendant la nuit, plusieurs camions passèrent, et des explosions retentirent. D'après les connaissances de la jeune femme, c'étaient des frappes aériennes dispensées très probablement par les alliés occidentaux. Les français avaient une base pas très loin, au Tchad, et ils avaient très certainement pilonné la région pour donner le temps aux nigérians de se regrouper et de reprendre le terrain perdu. Hélas, ce n'était qu'un avantage temporaire, et ces frappes nocturnes avaient un effet limité sur des hommes qui connaissaient la région comme leur poche. A part frapper la forêt au hasard en essayant de les déloger, au risque de tuer des civils s'y cachant, il n'y avait pas grand chose à faire. Les djihadistes allaient certes reculer, mais ils étaient forts d'une victoire symbolique supplémentaire, et s'ils avaient pris des otages, ils parviendraient peut-être à les négocier contre une rançon. La présence du prêtre blanc n'était pas anodine. Ils avaient dû venir pour le chercher.

Lucija dormit mal cette nuit-là, à cause des bombardements mais également à cause des risques qu'elle savait faire encourir à cette famille en restant là. Il y avait beaucoup de chances que les terroristes eussent vent de sa présence, et qu'ils tentassent quelque chose pour la capturer. Une civile américaine, comme l'indiquait sa nouvelle pièce d'identité, pouvait rapporter gros, et leur donner un véritable impact médiatique. Elle était consciente que le danger pouvait survenir n'importe quand, mais Aina avait insisté pour qu'elle restât, et elle lui répétait quotidiennement que partir n'était pas une solution. Cette fois encore, captant son regard anxieux, elle vint la voir lui saisit les mains en signe de réconfort :

- Ne pensez pas à partir, Amanda. Nous vous aimons beaucoup, et nous serions tristes que vous nous quittiez...

- Même si cela signifie apporter le danger sur votre maison, votre famille ?

La femme sourit. Elle avait ce sourire rassurant et sincère, celui qui fait qu'on se sent instantanément comme un fils ou une fille pour elle. Elle plongea son regard inquiet mais pas abattu dans les yeux de Lucija qui exprimaient l'exact inverse. Elle était abattue de voir que partout où elle allait, la mort la suivait, mais elle n'était pas inquiète le moins du monde, consciente de ses capacités. Un curieux paradoxe. Aina, toutefois, trouva les mots pour faire retomber la pression :

- Vous n'apportez pas le danger ici. Vous n'apporterez jamais le danger sur votre famille, n'est-ce pas ? Vous êtes dans votre famille ici, Amanda Carson. Je ne sais pas ce que veulent ces hommes, mais ils étaient là avant votre arrivée, et ils resteront ici même si vous partez. Vous voulez tous nous protéger... mais laissez-nous vous protéger.

- Je m'en voudrai toute ma vie s'il vous arrivait quelque chose...

Lucija avait senti sa voix se briser. Ce fut à ce moment précis qu'elle se rendit compte à quel point elle tenait à cette famille. Tous autant qu'ils étaient. Ils l'avaient acceptée sans poser de questions, avaient fait d'eux une des leurs, et elle ne s'était jamais autant sentie chez elle qu'en cet endroit. Ici, la nature s'ouvrait sous ses pas, et elle avait l'impression de retourner là où elle était née, là où elle aurait toujours sa place. C'était un sentiment étrange, pour ne pas dire inattendu, surtout venant d'une personne paranoïaque qui avait passé sa vie à fuir. Son instinct lui commandait une nouvelle fois de s'éloigner des gens qu'elle aimait pour ne pas leur faire du mal, mais étonnamment elle était incapable de dire non à cette femme qui la regardait avec tant d'affection. A ses côtés, même si elle savait au fond qu'ils ne pourraient jamais résister à la menace à leur porte, elle avait envie d'y croire. Envie d'essayer.

- S'il doit nous arriver quelque chose, c'est à Dieu de le décider. Nous devons simplement prier pour qu'il nous protège du mal.

Lucija était très loin d'être une croyante, et elle avait vu beaucoup trop d'horreurs pour encore croire qu'il existait quelqu'un là-haut qui décidait de tout cela. Elle avait tué tant et tant qu'elle estimait avoir coupé tous les liens qu'elle pouvait entretenir avec Dieu, et puisqu'elle échappait à la mort depuis près de trente ans, alors que des innocents périssaient tous les jours, elle estimait que s'il était bien là à l'observer, il faisait extrêmement mal son travail. Toutefois, ce soir-là, elle pria avec plus de sincérité que jamais. Elle pria pour la survie de cette famille qui incarnait la bonté. Elle pria pour Ashley et Richard, qu'elle ne reverrait plus jamais, mais à qui elle pensait presque constamment. Elle pria pour l'âme d'Abigail, qui devait avoir rejoint un monde meilleur où elle serait enfin en paix. Elle pria pour tous ces gens qu'elle avait tués, toutes ces mauvaises choses qu'elle avait faites. Elle demanda pardon et protection, incapable de savoir lequel des deux était le plus important pour elle.

Elle s'endormit en répétant dans sa tête un chant de Noël qui n'avait rien d'approprié à la situation, mais qui lui était revenu en tête subitement. Elle était si éreintée et si attristée qu'elle ne remarqua pas que les paroles de cette chanson n'étaient pas en anglais, mais dans une langue qu'elle avait oubliée depuis longtemps. Et cette voix qu'elle ne reconnut pas était celle de la femme qui lui avait donné la vie...


Dernière édition par Lucija Radenko le Lun 15 Sep - 8:13, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Jeu 11 Sep - 1:48

Un sifflement suraigu. Bref.

Un blanc.

Le chaos.

La roquette s'abattit à deux cent mètres, tout au plus, et transforma tout ce qui se trouvait aux alentours en une fournaise infernale. Il y eut des cris, des ordres braillés, et des coups de feu tirés au hasard. L'armée nigériane était en déroute. Tout du moins, le groupe qui avait envoyé là. Les malheureux avaient pour tâche de sécuriser une zone qui subissait un assaut massif de la part des djihadistes, et ils n'étaient ni équipés ni préparés pour repousser cette incursion. Leurs ennemis avaient amené des lance-roquettes, et des armes lourdes qu'ils avaient déployé de manière stratégique. Ils avaient pris en tenaille les soldats réguliers, qui étaient contraints de se replier, faute de soutien, d'appui aérien, et de consignes claires. Pour l'heure, pas de renforts en vue, pas de traces de l'aviation française qui jusqu'à présent avait réussi à contenir les poussées des islamistes. Rien. Alors les hommes battaient en retraite, et cédaient le terrain à leurs ennemis, au mépris des civils qui habitaient ici. Des civils au nombre desquels une famille sans histoires, et une jeune femme américaine.

Lucija serra fort la main de Todjou, qui essayait de ne pas montrer son inquiétude. Le reste de la famille, bien caché dans l'abri, se jetait des regards anxieux, à mesure que les heures passaient. La jeune femme observait au dehors, avec l'impression de regarder un film de guerre. Elle avait déjà vu ce genre de choses, mais en règle générale, elle portait un fusil, et elle courait pour éviter les balles qui lui étaient destinées. Aujourd'hui, elle n'était qu'une simple spectatrice, et elle regardait la guerre comme quelque chose qui lui était étranger. Pourtant, Todjou le sentait, elle tremblait de son être. Pas parce qu'elle avait peur, mais parce qu'elle ressentait l'envie sinon le besoin de se plonger dans les flammes de la guerre. Tout cela, c'était son univers. Etre ici, au milieu de simples gens qui attendaient de voir l'orage passer, c'était aussi naturel pour elle que de rester assise au milieu d'un incendie. Il y avait une partie d'elle-même qui pensait, avec beaucoup de prétention, qu'elle pouvait changer quelque chose au sort de n'importe quelle bataille, que par son intervention, elle pouvait soudainement redonner du courage à ces pauvres soldats qui fuyaient en désordre.

Une nouvelle roquette tomba, beaucoup plus proche. Le sol en trembla, et Omolola laissa échapper un cri de surprise. Sa mère la serra un peu plus fort, pour la rassurer, et lui murmura quelque chose à l'oreille. La jeune fille hocha la tête, et ferma les yeux en fredonnant une comptine, pour se donner du courage. Le bombardement reprit de plus belle, et de nouveaux projectiles tombèrent, toujours plus proches. Le dernier fit voler en éclats un arbre qui s'écroula tout près de la cachette où ils se trouvaient, et qui souleva un nuage de poussière autour d'eux. Ils étaient de plus en plus menacés par les impacts, et la jeune femme sentait ses jambes fourmiller. Elle avait le besoin impérieux de fuir, de quitter cet endroit, et de trouver un abri sûr. Elle finit par lâcher :

- Les tirs se rapprochent. Si on reste là, on va finir par être touchés nous aussi... Il faut qu'on bouge, maintenant !

Elle n'eut, en retour que des regards effrayés. Sortir maintenant ? Après s'être cachés aussi longtemps, après avoir creusé cet abri de fortune pour échapper précisément à ce genre de situations ? Sortir maintenant pour devoir courir au milieu d'un champ de bataille, où ils pourraient aussi bien être pris pour cible par un camp que par l'autre ? Pourtant, les explosions qui résonnaient autour d'eux étaient très inquiétantes, et ils devaient reconnaître le risque qu'ils encouraient à rester là. Surtout si les djihadistes prenaient possession des lieux après coup. Olawale attrapa son fusil, et commença à se lever en lançant :

- Je vais aller dehors... trouver un chemin sûr... ne bougez pas.

Lucija se leva avant lui, et fit barrage de son corps. Elle répondait en cela à son instinct et à son intellect, qui pour une fois étaient d'accord. Elle ne laisserait pas ce père de famille prendre un tel risque à sa place, surtout que son corps ne réclamait que ça : de l'action, de l'adrénaline. Il lui fallait courir. Olawale lui jeta un regard plein d'incrédulité, mais devant sa main tendue, il ne put rien dire. Elle avait changé. Dans son regard, on lisait une profonde détermination, et il était évident qu'elle savait ce qu'elle faisait. Il lui tendit l'arme, et commença :

- Pour tirer, il faut presser...

Elle avait déjà cassé le fusil pour vérifier les cartouches, et venait de le refermer avec un claquement sec. C'était un fusil de chasse ancien, mais il ferait l'affaire. Il y avait deux cartouches chambrées, d'un calibre suffisant pour abattre un homme d'un seul tir. Si elle décidait d'engager le combat, ses adversaires devraient se mettre à couvert, même si sa puissance de feu était réduite du fait du faible nombre de coups qu'elle pouvait tirer à la fois. Olawale lui donna une ceinture de munitions, qu'elle passa en bandoulière. Celui-ci paraissait un peu surpris de voir Amanda Carson aussi à l'aise avec une arme, mais il ne dit pas un mot. Le temps des explications viendrait bien assez tôt.

- Restez ici, ne bougez pas.

Lucija se glissa hors de leur cachette, et courut immédiatement pour se placer à l'abri. Les roquettes continuaient de tomber, et elles étaient de toute évidence tirées au hasard, pour forcer les troupes nigérianes à reculer sans leur donner la possibilité de se regrouper. La jeune femme courut en direction du Sud, essayant de trouver un chemin à travers la forêt, et de repérer d'éventuelles troupes. Les soldats réguliers avaient disparu, mais cela ne signifiait pas qu'ils n'étaient pas dans les parages. Ils pouvaient tout aussi bien se cacher, ou essayer de fuir à travers la jungle. Dans le doute, il valait mieux ne croiser personne : les balles pouvaient voler rapidement, dans une telle situation. La jeune femme plongea au sol en entendant un nouveau sifflement, et mit les mains sur sa tête juste au moment où une roquette déchirait le ciel, avant de s'abattre dans son dos. Elle sentit le souffle la dépasser, et une soudaine chaleur accompagnée d'une odeur de brûlé. Elle se releva sans tarder, et continua son exploration, tandis que les explosions continuaient dans son dos.

Après avoir parcouru une centaine de mètres dans la jungle, sans voir personne, elle jugea bon de revenir en arrière, tout en essayant de garder des points de repère. Tel arbre avec une forme étrange, à la droite duquel elle devait passer pour continuer sur la bonne voie. Elle mit moins de temps à revenir, suivant avec aisance les propres traces de son passage, mais ce qu'elle découvrit en revenant lui fit l'effet d'un coup de poing en pleine figure :

- NOOOOON ! Hurla-t-elle à s'en déchirer les poumons.

Elle abandonna son fusil, et courut droit devant elle, au mépris de toute discrétion. Avant d'avoir fait trois pas, ses yeux étaient inondés de larmes, et elle avait perdu tout sens commun. En effet, là où se trouvait jadis la cachette de la famille qui l'avait recueillie, brûlait désormais un brasier immense, au milieu d'un cratère fumant. Lucija ne pouvait y croire, ne voulait y croire ! Pourquoi ? Pourquoi le sort s'acharnait-il sur elle de cette manière ? Elle s'arrêta au bord du cratère, et tomba à genoux, incapable de respirer. Sa poitrine se soulevait à un rythme effréné, mais c'était comme si l'air n'arrivait pas jusqu'à ses poumons, et elle lança un hurlement déchirant. A moins d'un mètre d'elle, un bras reposait, un cadavre déchiqueté reposait, à moitié recouvert de terre. Elle fut prise d'un violent sanglot, et se laissa tomber sur le flanc, en chien de fusil, incapable de bouger. Plus jamais elle ne tiendrait Omolola dans ses bras.

Plus jamais.


~~~~


Assise dans un camion, Lucija avait arrêté de penser. En fait, elle avait tout arrêté. Elle ne savait même pas si elle respirait, si elle clignait des yeux, si son cœur battait encore. Elle n'entendait que le bruit constant du moteur, et percevait comme de loin son corps osciller d'avant en arrière, en fonction des inégalités de la route. Elle était totalement indifférente aux hommes et aux femmes qui se trouvaient à ses côtés, et qui affichaient de toute façon le même visage. Elle était simplement posée là, comme un pot de fleurs fanées, comme un vieux vase percé duquel s'écoulait toute notion de joie, de bonheur, de paix. Elle avait beau le déplacer, à chaque fois qu'elle le remplissait, elle assistait au même lent et inéluctable processus. Son avenir était de toute évidence écrit. Elle ne sut pas combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle avait été ramassée par les soldats nigérians en fuite, mais le véhicule finit par s'arrêter, et des hommes en armes vinrent les aider à descendre. Soudainement, il faisait jour, et ils n'étaient plus dans un village abandonné.

- Nous sommes à Yola, la capitale de l'Etat. Est-ce que ça ira ?

Elle répondit d'un signe de la tête. En tout cas, elle crut répondre, mais elle n'avait peut-être pas bougé. Comment aurait-elle pu le dire ? Elle était si loin de son corps que toutes ces choses lui paraissaient futiles, pour ne pas dire inexistantes. Seule comptait sa profonde tristesse. Elle avait perdu tous ses biens, à l'exception de ses faux papiers, et d'un peu d'argent qu'elle avait gardé dans ses poches. Pour le reste, elle devrait se débrouiller. L'organisation était catastrophique, et de toute évidence rien n'avait été prévu pour accueillir les réfugiés. Certaines familles étaient venues pour aider les leurs, mais aucun dispositif gouvernemental n'était mis en place. L'ensemble des moyens logistiques était destiné au traitement des blessés, et à l'approvisionnement des troupes. Il y avait quelques volontaires d'ONG présents pour apporter leur aide au niveau médical, et des conseillers militaires occidentaux, qui étaient là pour épauler les troupes locales, cruellement dépassées. Lucija baissa la tête pour les éviter soigneusement, consciente qu'un agent de l'ORS pouvait se cacher parmi eux, incognito. Elle préférait ne pas se donner en spectacle.

Feignant de savoir où elle allait, elle mit le cap droit devant elle, et s'arrêta dans le premier bar qu'elle trouva à sa convenance. Elle y pénétra, et y trouva un certain nombre de clients attablés, qui la dévisagèrent avec étonnement. Elle ne leur accorda pas un regard, et fila directement au comptoir. Le propriétaire lui demanda ce qu'elle voulait, et elle répondit avec un geste évasif :

- Ce que vous avez de plus fort, je m'en fous...

Il n'insista pas. Il n'allait pas cracher sur quelques dollars.
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Jeu 11 Sep - 14:58

- Allez ! Allez ! Allez ! Allez ! OUAIS !

La foule criait à tout rompre, et une bonne humeur alcoolisée régnait dans le bar, aux alentours de trois heures du matin. Certains, les plus ivres, s'étaient rassemblés devant une table où avait lieu un concours qui aurait fait pâlir de honte toute jeune femme américaine de bonne famille. Mais de famille, Lucija n'en avait plus, et elle se fichait totalement de ce qu'il pouvait lui arriver désormais. Dans ce bar, personne ne la connaissait, personne ne la jugeait, et elle se foutait de tout ce qui pouvait lui arriver. Les cris de la foule l'encourageaient à continuer, toujours plus vite, sans se soucier du reste. Elle reposa le dernier verre de vodka sur la table avec un claquement sec, et se leva brusquement en levant les bras. Elle avait gagné ! Son adversaire du moment, un type de forte carrure, avait calé deux verres avant la fin, et s'était penché pour vomir. Elle avait tenu le choc, et avait remporté le pari, ainsi qu'une belle collection de billets verts. Elle s'empara de sa mise et de ses gains, chassa la grimace de dégoût sur son visage et essaya de se mettre debout sur la chaise pour commencer à danser. Elle perdit l'équilibre, s'écroula de tout son poids, et se retrouva allongée par terre, riant sans savoir pourquoi.

Le monde autour d'elle n'était plus qu'un kaléidoscope fascinant, un mélange de couleurs et de sons, déformés, étouffés. Des mots tels que stabilité ou encore immobilité avaient perdu tout sens dans son esprit. Tout bougeait en permanence, et elle avait l'impression de percevoir plus qu'elle ne pouvait comprendre. Allongée par terre, elle entendait les rires du bois qui lui murmurait ses secrets, dans une langue qui lui était hélas inconnue. Elle se releva tant bien que mal, aidée par des hommes qu'elle ne connaissait pas, et qui s'empressaient de parier sur le prochain duel entre deux concurrents supplémentaires. Lucija fourra ses billets dans son soutien gorge, et attrapa une pilule qu'on lui tendait. Elle l'avala sans même demander de quoi il s'agissait, et se laissa aller à danser au rythme de la musique faite de percussions essentiellement. Elle avait l'impression que chaque coup porté sur le djembé résonnait au fin fond de son être, faisait trembler ses os, et la rendait un peu plus vivante. Elle se mit à crier, comme les autres fêtards, et se rapprocha de la piste de danse.

Dire qu'elle était éméchée était au-dessous de la vérité. Elle était complètement déchirée, et la consommation de drogues avec tout ça n'entraînait rien de bon. Elle dansa avec toute une série de types tous plus louches les uns que les autres, riant aux éclats, sottement, sans raison. Elle changeait de partenaire régulièrement, plus par hasard que par réelle envie. Il y avait tant de monde ici qu'elle était bousculée, sans vraiment se rendre compte qu'on la poussait vers un autre cavalier. Elle était plus séductrice que jamais, et elle embrassait à la pelle des inconnus, totalement désinhibée par les produits qu'elle consommait. Ses amours-éclairs le lui rendaient bien, et elle gémissait de plaisir en sentant leurs mains impudiques glisser le long de ses reins, descendre sur ses fesses, remonter en soulevant son t-shirt. Elle faisait pareil, sinon pire, et quand bien même aurait-elle été en état de compter qu'elle n'aurait pas pu dénombrer le nombre d'hommes qu'elle avait à moitié déshabillés sans éprouver la moindre honte. Dans un coin de sa tête flottait l'image de Richard, mais elle était dissipée par les brumes de l'alcool et des drogues. Elle n'avait pas l'impression de le tromper, puisqu'elle réussissait temporairement à l'oublier, et à se convaincre qu'il n'avait jamais existé. De toute façon, elle était morte à ses yeux, alors à quoi bon. C'était ainsi qu'elle écrasait les relents de raison qui remontaient parfois à la surface.

Lucija était une habituée des bars de la ville, et elle en changeait régulièrement, pour profiter des différentes ambiances. Elle rencontrait beaucoup d'hommes, mais elle n'avait jamais franchi le pas. Au fond d'elle-même, elle se refusait malgré tout à se donner au premier venu, et elle jouait simplement de son pouvoir de séduction, sans comprendre que c'était surtout son argent et la perspective d'un billet de sortie qui intéressait les nigérians. Elle ne faisait même pas exprès de leur faire miroiter un avenir meilleur, elle était tout simplement trop loin des réalités terrestres pour encore penser à ce genre de choses. Après tout, s'ils lui avaient franchement posé la question, elle leur aurait répondu qu'elle n'avait rien à leur offrir, puisqu'elle ne possédait rien. Ces paris minables qu'elle faisait, et qu'elle gagnait pour la plupart, étaient son moyen de gagner de l'argent pour s'acheter un peu de nourriture, mais surtout recommencer à prendre une cuite le plus tôt possible, et s'acheter quelques drogues qui trainaient sur le marché. Elle vivotait ainsi, sans se rendre compte qu'en fait, elle mourait à petit feu.

Ce soir-là, toutefois, elle fit une rencontre particulière pour elle. Sur la piste de danse, dans cette ambiance surchauffée, incroyablement sombre, seulement percée par quelques flashes lumineux, elle croisa un regard et un sourire vers lequel elle fut inexorablement attirée. La jeune femme qui dansait au milieu de la piste était de type caucasien, et elle attirait bien des regards elle-aussi. Lucija et elle se retrouvèrent à danser ensemble, et elles rirent de tout et de rien, surtout de rien car elles avaient autant de conversation que deux grille-pains face à face.

- Comment tu t'appelles ? Cria Lucija par-dessus le vacarme.

- Rebecca ! Et toi ?

- Amanda !

Elles n'eurent pas besoin de faire davantage les présentations. Rebecca était une belle blonde, qui devait avoir à peu près le même âge que Lucija, et qui de toute évidence ne résidait pas ici. Elle profitait simplement de la différence de niveau de vie avec son pays d'origine pour s'offrir des bières à volonté, et s'amuser comme elle le voulait. La liberté des mœurs ici, ou plutôt le fait qu'elle fût une étrangère, la mettait à l'aise, et elle se permettait des choses qu'elle n'aurait jamais faites en temps normal. Lucija et elle commencèrent à danser, en se jetant des regards brûlants. Elles se touchaient, s'effleuraient, et il y avait une forme d'attirance électrique entre elles deux, que la jeune femme brune ne pouvait pas expliquer - elle ne pouvait pas expliquer grand-chose, dans son état, de toute façon. Après avoir dansé pendant quelques minutes, et avant d'être séparées par la foule, Rebecca lui saisit la main, et la tira en direction de la sortie :

- Viens !

Elle entraîna Lucija dehors, et le choc de l'air frais secoua la jeune femme plus qu'elle ne s'y attendait. D'ordinaire, elle n'était pas dehors à cette heure-ci, et elle avait du mal à se remettre. Dans son t-shirt bras nus, elle frissonnait, et Rebecca lui passa son manteau pour la soulager un peu. Les deux femmes, qui titubaient sans même s'en rendre compte, s'agrippèrent l'une à l'autre pour ne pas tomber, et commencèrent à marcher en discutant. Enfin... discuter était un bien grand mot : elles se contentaient de s'émerveiller pour un rien, et de rire pour tout. Mais une complicité évidente existait entre elle, et le bras que la blonde avait refermé autour de la hanche de sa compagne s'était glissé sous le t-shirt de celle-ci, lui caressant le dos avec douceur.

- Tu habites où ?

- Nulle part ! J'ai pas vraiment d'endroit où dormir.

C'était la triste vérité. Depuis qu'elle avait quitté le Nord de l'Etat d'Adamawa, pour descendre dans sa capitale Yola, elle n'avait jamais retrouvé un logement fixe. Elle se contentait de faire la fermeture des bars, et restait dormir à même le sol, en profitant de la générosité du patron qui de toute façon ne pouvait pas la virer. En règle générale, elle se réveillait vers midi, et aidait à ranger la salle pour se faire pardonner, et pour gagner un peu d'argent.

- Tu veux venir chez moi ?

- Carrément !

Rebecca habitait dans une petite maison miteuse, qu'elle ne devait pas louer bien cher. Il y avait en tout et pour tout une pièce à vivre, une chambre, et un coin salle de bain. Parler de maison était presque exagéré, mais puisqu'il n'y avait pas de voisins immédiats, on ne pouvait pas vraiment définir le lieu autrement. Elle ouvrit la porte, et fit entrer Lucija qui tourna sur elle-même en observant les lieux. C'était coquet, même si on sentait que c'était un lieu qui n'était pas occupé depuis longtemps, et qui ne servirait que pour quelques mois encore. La jeune femme devait être une voyageuse, et elle n'était probablement que de passage ici. Lucija se retourna vers son hôte, qui s'était déjà rapprochée. Une main dans le creux des reins, une main sur la joue, et la croate partagea son premier baiser avec une femme. Elle ne chercha même pas à se défaire de cette étreinte, et la surprise passée, elle répondit avec passion.

- J'ai attendu ça toute la soirée... Mais je ne pouvais pas...

Les relations homosexuelles étaient fermement condamnées au Nigeria, et il valait mieux ne pas s'afficher publiquement en train de faire des avances à quelqu'un du même sexe sous peine d'être envoyé en prison, voire pire. Les lynchages publics étaient souvent plus violents encore que la justice de l'Etat, qui n'était déjà pas clémente. Lucija sentit les baisers enflammés descendre le long de son cou, et des doigts agiles lui enlever son t-shirt.

- Tu l'as déjà fait avec une femme ? Souffla Rebecca, visiblement très excitée.

- Non, jamais, répondit Lucija qui était dans le même état que sa partenaire.

- Je vais t'apprendre.

Elles s'allongèrent sur le lit, continuant de s'effeuiller l'une l'autre, jusqu'à se retrouver dans la tenue d'Eve et d'Eve, à échanger caresses et baisers de plus en plus intimes. Les soupirs de Lucija, cette nuit-là, ne furent pas feints, et le plaisir qu'elle éprouva se déversa en elle comme jamais elle n'aurait pu l'imaginer. Elles firent l'amour avec passion mais avec tendresse, se découvrant réciproquement en prenant leur temps. L'alcool et les drogues les aidèrent à surmonter leurs craintes mutuelles, à faire tomber des barrières qu'elles auraient cru infranchissables. Quand le soleil se leva sur la ville, accompagné du réveil de ses habitants qui s'apprêtaient à reprendre leur vie, elles venaient à peine de s'endormir, enlacées comme deux amants. Perdue au milieu d'un maelström d'émotions, Lucija ne savait plus ce qu'elle faisait, ni qui elle était. Elle avait tué Ivana Chambers à Washington, et elle venait de tuer Lucija Radenko à Yola.

En sautant le pas, en franchissant cette dernière limite qui la rattachait à ce qu'elle était auparavant, elle avait rompu les derniers liens avec son passé. A présent, qu'avait-elle en commun avec Lucija Radenko ? Elle n'était plus une tueuse, elle n'était plus une femme de l'ombre, elle n'était même plus certaine de son orientation sexuelle. Elle s'était toujours cru profondément hétérosexuelle, fidèle à son mari. Aujourd'hui, elle renaissait sous la forme d'une femme bisexuelle, dans les bras d'une parfaite inconnue. Certes, Richard était loin et il la pensait morte. Certes elle n'était plus qu'un souvenir pour les siens. Elle aurait tout de même voulu résister plus longtemps, souffrir de solitude plus longtemps, avant de sombrer dans un tourbillon qui remettait en cause les fondements même de son identité.

Toutes ces interrogations la prirent pendant son sommeil, et la torturèrent. Ses rêves ne furent pas colorés et joyeux, mais bien tristes et sombres, comme un jour de pluie en plein milieu de l'été. Elle avait changé, et le sentiment qui prédominait en elle n'était pas de la satisfaction. Elle se sentait honteuse. Honteuse et coupable. Mais c'était le prix à payer.
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Ven 12 Sep - 13:19

- Hey, ma chérie, ça va ? Tu es sûre que tu ne veux pas sortir prendre l'air ?

Rebecca avait cette voix inquiète qu'elle avait parfois, lorsque Amanda Carson revenait d'une soirée trop arrosée, comme c'était souvent le cas. Elle se réveillait en pleine nuit en entendant la jeune femme complètement ivre, défoncée à une quelconque saloperie, essayer péniblement de retrouver son lit. Elle se levait alors, en dépit de ses impératifs professionnels et de son besoin de sommeil, pour aider sa petite amie à trouver son lit. Le plus souvent, elle se contentait de la tirer par la main en lui évitant de trop se cogner, tant pis pour tout ce qu'elle envoyait valdinguer par terre, jusqu'au lit qu'elle occupait quand elle était trop ivre pour venir partager le sien. Mais ce soir-là, comme ça arrivait de temps à autre, Amanda avait des accès de délire, des bouffées d'anxiété, et des moments de paranoïa aiguë durant lesquels elle pouvait se faire du mal. De solutions, il n'y en avait guère, sinon de tenter de la rassurer, d'essayer de lui faire boire quelque chose pour combattre les effets des drogues qu'elle prenait abusivement, en quantités toujours plus importantes. Mais tout cela prenait du temps, et Rebecca paraissait accuser le coup de ces nuits incomplètes qui tiraient sur son métabolisme. Cette fois encore, bien qu'épuisée, elle aida Amanda à se coucher, et l'embrassa sur le front :

- Mais pourquoi tu te fais du mal comme ça ? Tu vas finir par te bousiller la santé, si ça continue. Tu sais très bien que c'est mauvais pour toi...

Mais Amanda était trop saoule, et elle planait totalement. Il n'y avait aucune chance pour qu'elle comprît le sens des paroles de Rebecca, et encore moins qu'elle vît les larmes qui coulaient le long des joues de la jeune femme blonde, désespérée. Il n'était pas facile de vivre avec quelqu'un qui semblait se ficher de tout, et qui se suicidait à petit feu. Amanda avait son rythme, et pendant la journée elle avait des moments où elle semblait aller mieux, mais le soir elle éprouvait le besoin de sortir pour se fournir chez des dealers miteux, et ensuite elle passait le plus clair de son temps à s'éclater en boîte. Elle était devenue une sorte d'attraction locale, et si personne ne la reconnaissait la journée, elle était une sorte d'amusement pour les touristes de passage qui se livraient à des paris avec elle. Elle jouait au bras de fer, jouait à qui pourrait enchaîner le plus de shooters, faisait des paris au billard, et en règle générale elle s'en sortait plutôt bien. A tel point qu'elle ramenait assez d'argent pour se payer ce dont elle avait besoin : nourriture, alcool et drogue. Le reste, elle le laissait de bon cœur à Rebecca, qui lui achetait de temps à autre de nouvelles fringues, et qui réinjectait le reste dans le paiement de leur loyer. Un équilibre étrange, mais qui pour l'instant tenait la route. Peut-être parce qu'au fond, elles s'appréciaient sincèrement, en dépit de leurs différences.

Rebecca, en effet, était politiste, et elle travaillait pour une université londonienne, avec pour spécialité le conflit au Nigéria, et les mouvements terroristes qui agitaient la région. Elle avait beaucoup de travail de ce côté-là, car la situation évoluait rapidement, et avec elle ses informations, qu'elle transmettait en partie au ministère britannique des affaires étrangères, qui compilait ses découvertes et celles d'observateurs internationaux pour se faire une idée de la situation. Elle passait ainsi le plus clair de son temps sur le terrain, à observer de loin les conflits, ou à discuter avec les officiers sur place, qui la connaissaient suffisamment pour lui donner des informations de premier ordre. Elle les compilait, les classait, les analysait à partir de ses connaissances, et essayait d'en faire sortir des choses qui pouvaient intéresser le gouvernement britannique, qui la subventionnait en bonne partie. Elle savait donc s'amuser, mais elle devait aussi travailler, et avec la progression des troupes djihadistes, elle était constamment sous pression. Elle n'avait pas vraiment le temps de prendre à sa charge une alcoolique un brin dépressive, qui se droguait sans qu'il fût possible de la raisonner. Ainsi donc, quand Amanda trouva enfin le sommeil, elle alla se coucher certaine de se réveiller avant sa belle inconnue, qui dormirait jusque tard dans la journée.


~~~~


Amanda ouvrit les yeux, et comme d'habitude la première chose qui la frappa fut l'odeur de renfermé qu'elle sentait autour d'elle. L'odeur de renfermé, mais aussi l'odeur d'alcool, de sueur et de poussière qui lui collait à la peau. Comme tous les jours, elle se réveillait en se sentant dégoûtante, souillée, et affreusement nauséeuse. Le monde tournait à toute vitesse autour d'elle, un marteau-piqueur frappait inlassablement à côté de ses oreilles, et elle avait la désagréable sensation d'entendre le vacarme que produisait chacun de ses organes en travaillant à la maintenir en vie, tout en évacuant les horreurs qu'elle avait ingérées la veille au soir. Elle se pencha et vomit dans le seau prévu pour cela, régurgitant le contenu d'une soirée plus arrosée qu'il n'était souhaitable. Elle n'avait rien mangé, en plus, et elle mourait de faim. Elle se leva, et chercha un verre d'eau pour se désaltérer et se rincer la bouche. Tenir debout était un véritable challenge pour elle, et elle se traîna jusqu'à la douche pour s'y délasser.

Il n'était pas inhabituel qu'elle oubliât ses vêtements en pénétrant dans le bac de douche, suffisamment spacieux pour qu'elle pût s'y asseoir confortablement, ce qui n'était pas du luxe. Elle ouvrit le robinet, qui grinça avec un crissement métallique auquel elle était habituée, et le referma rapidement en constatant qu'elles étaient encore privées d'eau courante. Ici, l'eau ne manquait pas, contrairement aux idées reçues. L'Afrique était un continent chaud, mais dans la partie subsaharienne, couverte de forêts, il y avait suffisamment d'eau pour tout le monde. Le souci était de l'acheminer jusque dans les grands centres urbains, avec un réseau vétuste et mal entretenu. Toutefois, elles étaient habituées désormais, et Rebecca avait laissé un seau d'eau sur le côté, qu'elle avait fait bouillir le matin. Elle était tiède désormais, mais c'était toujours mieux que rien. Amanda récupéra un petit bol qui flottait à la surface, et commença à se doucher comme aucun Occidental ne pouvait le concevoir.

Ses vêtements furent rapidement trempés, ce qui lui épargnerait d'avoir à les laver pour en chasser toutes les traces d'alcool. C'était déjà ça. Elle se déshabilla progressivement, pour mieux se savonner, et finit par jeter tous ses effets en dehors du bac, par terre. Elle resta là un moment, savourant le contact de l'eau fraîche sur sa peau qui paraissait chauffée au vif, plongée dans une somnolence qui ne la quitterait pas avant plusieurs heures. C'était toujours ainsi, et elle commençait à s'habituer à ce contrecoup pour le moins désagréable. Durant ce moment, elle sentait son esprit s'envoler, et aller beaucoup plus loin que d'ordinaire. Elle réfléchissait avec une clairvoyance rare - qu'elle jugeait rare, tout du moins -, et résolvait des problèmes complexes à l'échelle mondiale. Le problème était qu'en sortant de la douche, elle ne se souvenait de rien, sinon de son envie d'aller chercher quelque chose dans le réfrigérateur.

A peine sèche, en sous-vêtements, elle se dirigea vers la cuisine, et grignota quelque chose. Ce n'était rien de plus que des beignets frits dans l'huile, mais leur petit goût sucré était délicieux, et elle était devenue fan de cette petite échoppe qui en fabriquait, à cinq minutes de chez elles. Elle en mangea suffisamment pour remplir son estomac d'oiseau, depuis longtemps habitué se contenter de toutes petites quantités. Elle savait faire face aux privations, et pour une femme qui avait vécu dans le confort d'une vie citadine à Washington, elle s'acclimatait plutôt bien à la rigueur d'une zone de guerre. Quelqu'un qui aurait connu Ivana Chambers aurait pu s'étonner de voir son alter ego dans un tel endroit, davantage au stade de déchet humain qu'autre chose. Toutefois, il n'y avait personne ici pour la reconnaître. Heureusement ou malheureusement ? Elle n'aurait su le dire. Elle attrapa un crayon qui traînait dans le coin, et un post-it sur le bureau de Rebecca dont elle emprunta temporairement la chaise. Elle ne fit pas plus original que les dernières fois, et écrivit :

Citation :
Désolée pour hier soir, je ne voulais pas te réveiller encore.

En reposant le crayon, elle songea que de toute façon, elle allait recommencer, peut-être même le soir même. Elle rentrerait ivre une nouvelle fois, et mettrait le bazar dans l'appartement. L'entrée était un véritable champ de bataille, témoin de son passage. Des bibelots installés là pour décorer avaient été balancés par terre, et Rebecca n'avait pas eu le temps de tout ranger en partant le matin même. Amanda agrippa une bouteille de rhum, à laquelle elle but directement au goulot, et commença à mettre un peu d'ordre dans tout ça. C'était sa façon à elle de s'excuser, même si l'alcool qu'elle ajoutait à son organisme déjà saturé relativisait considérablement la portée de son effort. Volontaire, toutefois, elle finit par redonner à l'appartement un aspect propre, avant d'aller s'allonger sur le lit pour dormir encore un peu. Sa nuit avait été bien trop courte, et elle devait récupérer. Elle ferma les yeux, et s'endormit comme une masse, seule dans la pénombre de leur petite maison.


~~~~


Amanda se réveilla en sentant des lèvres pulpeuses embrasser les siennes. Elle sourit, et répondit à ce baiser tout en gardant les yeux fermés. La caresse de ces cheveux qu'elle devinait blonds, et qui lui tombaient sur le visage, était des plus grisantes. Elle sentait le parfum délicat de la jeune femme, et pendant un instant le temps sembla s'arrêter. Elle finit par ouvrir les yeux, au moment où Rebecca interrompait leur échange pour mettre sa main sur le front de la brune qui la rassura d'un clin d'œil :

- Je vais bien, je t'assure.

La politiste fronça les sourcils, et lui tira gentiment l'oreille comme elle l'aurait fait à un enfant récalcitrant. Elle comprenait qu'Amanda n'avait pas entendu ce qu'elle lui avait dit au moment où elle était rentrée, et elle ne voulait pas démarrer une dispute après une grosse journée de travail. Elle savait qu'interroger sa petite amie du moment sur son passé, ou sur les raisons qui la poussaient à se détruire n'était pas une bonne idée. Elle se refermait subitement, et en plus de sombrer dans davantage de drogue et d'alcool, elle s'enfermait dans un mutisme dont il était difficile de la faire sortir. Ce n'était pas qu'elle boudait, ou qu'elle avait envie d'être insupportable. Simplement, elle paraissait tout à coup submergée par la tristesse, et elle semblait incapable de prononcer le moindre mot. De temps en temps, elle lâchait quelques phrases dans son sommeil, et Rebecca n'osait pas lui demander des précisions, tant ce qu'elle entendait était effrayant. Elle ne lui avait jamais parlé de ça, pour ne pas la gêner davantage :

- Hier soir, tu avais vraiment trop bu. Je te connais, Amanda... qu'est-ce qu'il t'arrive ?

- Rien... J'ai été voir Joe, comme d'hab, et je lui ai acheté une nouvelle pilule. Il m'a dit qu'elle était bien, et je confirme. J'étais déééchaînée. Tu devrais venir... Tu pourrais me surveiller, comme ça.

Rebecca eut un sourire légèrement chagriné :

- Tu sais bien que je bosse. En ce moment, c'est le rush, et j'ai pas le temps d'aller m'amuser, moi.

Elle avait dit ça avec un grand sourire, et vola un baiser à Amanda, qui la tapa amicalement sur l'épaule, en feignant d'avoir été offensée par une telle critique. Elle réagit avec un grand sourire :

- Hey ! Mais je bosse, je te signale. Je t'ai laissé du fric sur la table, t'as pas vu ? Et au lieu de te plaindre, raconte-moi comment ça se passe là-dehors.

Rebecca se leva, tout en enlevant ses chaussures qu'elle jeta dans un coin de la pièce, et se dirigea vers ce qui leur servait de coin cuisine, pour voir un paquet de billets d'origine différente. Il y avait essentiellement des dollars et quelques Nairas, la monnaie locale. La plupart avaient été gagnés dans des paris, certains avaient été chipés ici ou là, dans les poches des gens inattentifs, ou qui essayaient de danser trop près d'elle, sans faire attention à leur porte-monnaie. Elle visait essentiellement les touristes, qui souvent n'étaient que de passage, et qui avaient toujours plus que les locaux. Rebecca compta rapidement la somme, qui était tout à fait correcte, avant de répondre à la question d'Amanda, qui avait croisé les mains derrière sa tête, dans l'attente d'une réponse :

- Tu veux vraiment que je te raconte ? Je te jure, c'est pas très intéressant... Enfin... Aux dernières nouvelles, les djihadistes ont poussé leurs efforts vers le Sud, et ils ont été arrêtés à quelques centaines de kilomètres d'ici, par l'intervention de l'aviation française basée au Tchad. Ca a donné le temps à l'armée nigériane de se redéployer, et surtout de profiter de l'intervention de conseillers militaires venus du Pakistan. Ils ont débarqué hier, et ils sont partis sur le terrain aujourd'hui pour étudier la situation. Les frappes aériennes françaises se sont intensifiées sur les arrières des positions djihadistes, pour les couper de leurs soutiens, et les troupes au sol ont repris un peu de terrain. Mais c'est temporaire, je pense. Et puis il y a un autre problème... Tu as entendu parler d'Ebola ?

- Le virus ?

Tout le monde en parlait, en ce moment. Il n'était pas encore arrivé au Nigeria, et encore moins dans cette région située tout à l'Est, mais beaucoup d'autres pays d'Afrique Occidentale avaient été touchés, et faisaient face à une crise sans précédent. Endiguer la pandémie était le principal objectif, et on entendait quotidiennement des rapports effrayants concernant le nombre de morts qui ne cessait d'augmenter. Amanda avait froid dans le dos rien que d'en parler :

- Oui, le virus. A cause des risques, les frontières sont très contrôlées, et il est difficile de demander à la Communauté Economique des Etats d'Afrique de l'Ouest d'intervenir actuellement, avec tous les problèmes de sécurité intérieure qu'ils doivent gérer. Pas de renforts de pays voisins, et une assistance limitée des pays occidentaux... à mon avis, sans un changement de politique vis-à-vis des mouvements terroristes, ils vont continuer à gagner du terrain. Enfin... Parlons d'autre chose, tu veux bien ? J'ai eu une dure journée, et je préférerais penser à autre chose.

Amanda l'invita à venir auprès d'elle, et elles s'allongèrent dans les bras l'une de l'autre, immobiles et silencieuses. Rebecca avait de toute évidence beaucoup travaillé aujourd'hui, et elle s'endormit rapidement, vaincue par le sommeil. Sa respiration devint soudainement lente et profonde, alors qu'elle se laissait glisser dans le monde des rêves où elle oublierait pour un temps l'horreur du quotidien dans lequel elles étaient plongées. Amanda, de son côté, n'arrivait plus à trouver le sommeil. Pour réussir à chasser de ses pensées ce présent fait de cruauté et de violence, son passé fait de tristesse et de regrets, et son avenir terriblement incertain, elle retournerait traîner dans les bars ce soir, boirait jusqu'à se sentir de nouveau libre. Libérée de ce temps qui la broyait, et qui lui imposait de souffrir pour hier, de craindre pour aujourd'hui, et de désespérer pour demain.
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Ven 12 Sep - 14:53

- Il y a quelqu'un ?

Amanda ouvrit les yeux, émergeant d'un sommeil sans rêves qu'elle n'avait été capable de trouver que grâce à une petite seringue qui reposait désormais à côté d'elle, dans ce grand lit qu'elle occupait seule. Elle mit un moment à s'habituer à la lumière brisée par la moustiquaire qui la protégeait des incursions de ces sales bestioles qui investissaient les lieux à la nuit tombée. On l'appela à nouveau, et elle finit par répondre, d'une voix éraillée :

- Oui, oui ! J'arrive !

Elle roula sur le côté, et s'écroula à moitié en voulant se relever. Cela faisait un moment, maintenant, qu'elle n'avait pas quitté son lit, laissant toute la place à son anxiété qui gonflait à chaque seconde passée dans la solitude de cette pièce qui lui paraissait soudainement devenue immense et vide. La télévision était allumée en permanence, et diffusait en boucle ses flashes infos aux nouvelles tout sauf rassurantes. La ville était en ébullition, et elle entendait de toutes parts des véhicules qui circulaient à toute vitesse, des gens qui se rassemblaient dans les rues. Au fond d'elle-même, elle était terrorisée, et la seringue qu'elle avait plantée dans son bras quelques heures plus tôt avait été accompagnée d'une prière qu'elle n'avait pas pu retenir... pas plus que les larmes qui s'étaient agglutinées dans ses yeux, et avaient dévalé ses joues en emportant avec elles l'espoir qu'elle essayait vainement de conserver :

- Je vous en prie... Seigneur, je vous en supplie... Ramenez-la moi... Pitié...

Elle était débraillée, les cheveux décoiffés, le visage livide et les yeux rougis d'avoir trop pleuré. Toutefois, ce n'était pas important. Ce qui comptait, c'était de savoir. Elle rejoignit la porte, et l'ouvrit en titubant, instable sur ses deux pieds. Elle se trouva nez à nez avec trois soldats nigérians, dont un officier qui tenait un document entre les mains. Il s'apprêtait à frapper encore à la porte, et il baissa le bras avec lenteur, tout en dévisageant la jeune femme qu'il avait devant lui. Elle ne ressemblait à rien, et même un cadavre ambulant aurait eu plus de prestance. S'il lui posait une main sur l'épaule, elle risquait de s'écrouler, et on aurait presque dit que celui qui l'avait assemblée avait délibérément oublié de lui fixer les articulations. Le tout tenait par un miraculeux équilibre, qui menaçait de rompre à chaque instant. En voyant les uniformes et les armes, elle sentit son estomac se nouer. Elle déglutit tant bien que mal, et leur demanda :

- Rebecca...?

- Vous connaissez Rebecca Jones ? Vous êtes de sa famille ?

Amanda fit oui de la tête avec empressement, avant de se corriger :

- Pas de sa famille, non. Nous vivons ensemble. Je suis sa co...locataire.

Elle avait failli gaffer, et s'était retenue en posant les yeux sur la kalachnikov que portait un des soldats. De toute façon, ils ne semblaient pas être là pour faire la police des mœurs, et de toute évidence ils avaient d'autres chats à fouetter. Leur mission était bien plus importante, et ils n'avaient pas de temps à perdre avec une junky anonyme dont tout le monde se fichait éperdument. C'était ce qu'elle était à leurs yeux : guère plus qu'un poteau de signalisation, à qui ils étaient obligés de rendre des comptes pour la forme. L'officier fronça les sourcils en regardant sa liste, et leva la tête vers Amanda :

- J'ai le regret de vous annoncer qu'elle fait partie des victimes. Toutes mes condoléances.

Il ajouta quelques mots par la suite, mais ce fut tout ce qu'Amanda capta de son discours. Elle s'attendait à entendre ça. Du moins, une partie de son esprit s'y attendait très clairement. Après tout, on avait fait exploser une voiture en plein milieu d'une rue commerçante, et les premiers bilans faisaient état de plus de quarante morts. Ce même soir, Rebecca n'était pas revenue à la maison, et Amanda avait commencé à paniquer comme jamais. Elle avait appelé encore et encore le portable de sa petite amie, sans résultat. Mais que pouvait-elle faire de plus ? Les blessés avaient été dispatchés dans tous les hôpitaux de la ville, pour être traités de toute urgence, tandis que les victimes étaient en cours d'identification. La plupart de ceux qui avaient survécu étaient pris en charge si rapidement qu'il était impossible de songer à prévenir leurs familles. On n'avait guère le temps de chercher leurs noms, et ensuite de se renseigner quant à leurs proches. En effet, il n'y avait pas de système informatique centralisant les données, et permettant de retrouver facilement adresse, contacts à prévenir en cas d'urgence, etc...

Dans la panique qui avait suivi, il avait surtout fallu sécuriser la ville, et rassurer la population qui commençait à s'inquiéter. Les conflits avaient lieu tout près, et cet attentat ne pouvait pas être une coïncidence, surtout qu'il avait frappé beaucoup d'occidentaux. Les chaînes d'information continuaient d'annoncer les bilans tragiques, officiels ou officieux, et donnaient des explications au compte-goutte, à mesure qu'elles étaient lâchées par les autorités en charge de l'affaire. Toutefois, apprendre de vive voix que Rebecca ne reviendrait plus jamais, qu'elle avait été fauchée alors qu'elle se contentait de faire son travail sans histoires, tuée alors même qu'elle ne se trouvait pas dans une des zones dangereuses où elle avait l'habitude d'aller. Y avait-il un mot pour décrire le sentiment de détresse et d'injustice qu'elle éprouva en cet instant ? Elle sentit son corps la trahir, et sans comprendre elle se retrouva à genoux par terre, ses petits poings serrés contre le sol qu'elle n'avait même pas la force de frapper.

- Je suis désolé, madame. Bon, continuons, nous avons encore du travail.

Les soldats s'éloignèrent, laissant Amanda à ses larmes et à ses hurlements déchirants. Elle était incapable de respirer, et ses sanglots étaient entrecoupés de tremblements d'une rare violence. Elle resta là, le front sur le sol, à crier toute sa peine et toute sa douleur de voir encore quelqu'un qu'elle connaissait et qu'elle aimait mourir de la sorte. C'était trop. C'était au-delà de ce qu'elle pouvait supporter. Elle se sentait vidée, épuisée de souffrir encore et encore, comme si Dieu s'acharnait sur elle. Elle n'était que son jouet, et il la torturait, la martyrisait... mais dans quel but ? Si seulement il y en avait un... Amanda cessa d'être pour un temps, remplacée par une Lucija au comble de l'abattement, plus bas que terre. Elle avait toujours été courageuse, avait surmonté toutes les épreuves qui s'étaient dressées sur sa route, mais cette fois c'était plus qu'elle ne pouvait l'accepter. Elle avait tiré sur Abigail, et l'avait tuée. Elle avait son sang, le sang de son amie, sur ses mains. Elle était responsable. Puis elle avait dû quitter Richard et Ashley, sa petite princesse, son petit ange. Elle ne reverrait jamais son sourire, ne la prendrait plus jamais dans ses bras. Et que dire de cette famille qui l'avait accueillie dans ce petit village. Ces gens simples qui l'avaient traitée comme leur propre fille, comme une des leurs. Ils étaient morts, et demeureraient oubliés à jamais, comme tant d'innocents de par le monde. Elle serait la seule à se souvenir d'eux...

Et maintenant, Rebecca ? C'était trop pour un seul être. Elle avait choisi de venir vivre ici, dans cette région aussi reculée que dangereuse, dans l'espoir d'y trouver la solitude et l'oubli. Au lieu de quoi, elle avait trouvé l'amour d'une famille et d'une amante. Au lieu de se tenir écartée de ces sources de danger, elle avait cédé à la facilité, cédé à l'affection, cédé à ce qu'elle se devait de fuir. Et tout cela lui avait été arraché, brutalement, impitoyablement, sans la moindre considération pour ce qu'elle allait éprouver. Lucija avait toujours été une battante, et elle avait toujours survécu à tout. Elle avait traversé plus de champs de bataille qu'elle ne voulait en compter, vu et subi plus d'horreurs qu'il ne lui était permis d'en parler, et elle avait senti les doigts glacés de la mort courir sur sa peau à de très nombreuses reprises. Elle connaissait bien cette déesse à laquelle elle échappait depuis tant d'années, et elle avait appris à jouer avec elle, à l'esquiver.

Cependant, à ce moment précis, si elle avait eu un pistolet chargé à portée de main, elle l'aurait collé contre sa tempe, et aurait pressé la détente. Elle le savait. Elle en était certaine. Elle aurait appuyé, et aurait réglé tous ses problèmes d'un seul coup. Elle aurait laissé la balle passer à travers son esprit tourmenté, achever de déchirer son âme déjà cruellement malmenée par la vie, et ressortir de l'autre côté, emportant avec elle l'ensemble de sa peine et de sa tristesse. Elle se serait alors effondrée sur le côté, les yeux dans le vague, enfin libérés de la peine de ce monde qu'elle avait l'impression de porter sur ses épaules. Si un monde meilleur existait pour les vertueux, si un paradis attendait les âmes pures de gens comme Rebecca, elle savait qu'elle ne les retrouverait jamais. Elle finirait en enfer, dans le lieu le plus sombre et le plus infâme où elle expierait ses nombreux crimes. Une fin toujours préférable à sa vie ici. Et si rien de tout cela n'existait, elle se contenterait de tirer le rideau sur une existence chaotique, sanglante et violente, que personne ne pouvait souhaiter à son prochain.

Toutefois, de pistolet, elle n'en avait point. Elle resta là un temps infini, à attendre quelque chose, un signe ou n'importe quoi. Elle aurait presque voulu voir apparaître le dieu moqueur qui s'amusait à réduire son existence en bouillie, à piétiner tout ce qu'elle entreprenait après lui avoir fait croire qu'elle avait un réel espoir d'arriver à lui échapper. Elle aurait souhaité pouvoir mettre un visage sur cette créature diabolique et démoniaque qui jouait avec sa vie, pour pouvoir en vouloir à quelqu'un, pour pouvoir haïr et trouver une nouvelle raison de vivre. Le ciel, cependant, resta obstinément silencieux, et la laissa là, vaincue mais bien vivante... la pire des punitions pour un soldat. Ainsi, comme un robot retrouvant peu à peu ses fonctions motrices, elle se remit debout, et referma la porte sur le monde extérieur, ce monde cruel et malsain qui lui avait tant pris. Elle se dirigea vers la cuisine, sortit une bouteille de whisky, et se servit un verre qu'elle avala d'un trait, sans même sourciller.

Quand la vie reprenait, les habitudes aussi.
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau Mer 17 Sep - 14:04

- Amanda ? Amanda ? Ouvre les yeux ma chérie, c'est moi...

La jeune femme reconnut immédiatement cette voix, et elle se réveilla presque instantanément, charmée et séduite par ces sonorités agréables. Cet accent mélodieux, typiquement britannique, lui avait tellement manqué. Son cœur se gonfla d'espoir subitement, et lui donna une lucidité qu'elle n'avait pas connue depuis longtemps. Elle chercha autour d'elle la personne qui venait de l'appeler, sans parvenir à la localiser. Il faisait encore nuit noire sur le Nigéria, et elle ne voyait pas à plus d'un mètre dans son appartement sans lumière. S'asseyant sur le bord de son lit, elle tendit les mains devant elle comme une aveugle privée de sa canne, et avança à tâtons vers le mur le plus proche, sur lequel elle prit appui. Devant elle, une silhouette sembla bouger, s'évanouissant dans la salle de bain vétuste. Amanda, perplexe, mit le cap dans cette direction, et posa la main sur la poignée qu'elle trouva étonnamment froide. C'était comme si tout à coup la température avait chuté de plusieurs degrés. Elle ouvrit le battant, et se retrouva soudainement éblouie par une lumière blanche bien trop forte pour ses pupilles dilatées. Portant une main devant son visage pour se protéger, elle appela :

- Rebecca ?

La lumière vacilla, puis sembla décroître à mesure qu'un bruit strident gagnait en ampleur, pour devenir soudainement pareil à un hurlement déchirant qui lui vrilla les tympans. Une véritable horreur, pareille à un crissement de craie sur un tableau noir. Elle se boucha les oreilles en grimaçant de souffrance, et s'époumona par-dessus le vacarme :

- Rebecca ! Rebecca !

Le cri désincarné monta si haut dans les aigus qu'elle sentit sa tête la lancer brusquement. Etourdie, pour ne pas dire sonnée, elle s'accroupit dans une position misérable, comme si en se baissant elle pouvait réduire la douleur qu'elle éprouvait dans chaque parcelle de son corps. Il y avait bien longtemps qu'elle n'avait senti une telle souffrance, et elle était sur le point d'exploser. Elle avait la nausée, ne savait plus où elle se trouvait, comme si on l'avait placée au centre d'une cloche qu'on sonnait à la volée. Une voix terrible, presque inhumaine, s'éleva depuis la lumière, et une silhouette s'avança à pas lents et mesurés, accompagnée d'un bruit visqueux ignoble. Un bruit pareil à de la gelée tombant sur le sol en un tas immonde et gluant. Amanda ouvrit les yeux, et découvrit devant elle un cadavre ambulant, qui se traînait lamentablement vers elle, sans se soucier du sang qui coulait à gros bouillons d'un trou énorme dans sa poitrine, et de ses organes qui se déversaient à ses pieds. La tête légèrement penchée sur le côté, le regard pourtant incroyablement acéré et perçant, Abigail s'approchait à pas lents. Ses yeux exprimaient une haine indicible, et on aurait dit qu'elle allait se jeter littéralement sur la jeune femme qui lui faisait face pour la dévorer vivante. Elle ouvrit la bouche, et son visage se déforma, se tordant en une hideuse créature :

- NON ! Tonna-t-elle.

- NON ! Reprit une autre voix.

Amanda regarda dans cette direction, et eut un haut-le-cœur en découvrant le corps mutilé d'une jeune femme qui avait été blonde. Les deux tiers de son visage avaient été atrocement brûlés, la peau déchiquetée par des éclats d'acier que l'on voyait ressortir ici ou là. La chair avait fondu, et on entrapercevait les muscles en dessous, les os rougis de sang séché qui s'agitaient pour accompagner la formation des mots. Elle avait le bras à demi arraché, et il pendait inutile au bout d'un morceau de cartilage désassemblé. Le mouvement lent et hypnotique de ce membre oscillant était terrifiant et pétrifiant. Les yeux d'Amanda captaient le moindre détail horrible, sans qu'elle fût en mesure de s'y soustraire. Elle avait toujours eu de bons yeux, et elle en voyait les aspects négatifs aujourd'hui. Elle demeura immobile, tandis que les silhouettes continuaient à se rapprocher inexorablement. La jeune femme se mit à pleurer soudainement, à la fois de culpabilité et d'effroi, pétrifiée par cette vision d'outre-tombe qui lui glaçait les sangs. Elle sombra dans des sanglots incontrôlables, que rien ne semblait pouvoir arrêter :

- Lucija ! Lucija ! Appelait la première. Pourquoi m'as-tu fait ça ? Pourquoi as-tu tiré sur moi ? Lucija ! Nous étions amies ! Nous étions amies ! Pourquoi ? Lucija !

Et la seconde d'enchaîner, sur le même ton plein de reproches :

- Amanda ! Amanda ! Pourquoi m'as-tu fait ça ? Pourquoi as-tu refusé d'aller faire ces courses toi-même ? Amanda ! J'ai tout fait pour toi ! Et toi, qu'as-tu fait pour moi ? Tu m'as laissée mourir Amanda !

La jeune femme voulut balbutier une réponse, mais que dire face à de telles accusations ? Dire qu'elle était désolée ? C'était vrai dans un sens, mais qu'est-ce que cela pouvait bien signifier pour ces femmes désormais mortes ? Dire qu'elle n'avait jamais voulu que tout cela arrivât ? Mais comment pouvait-elle se justifier ainsi de la mort de personnes qu'elle chérissait, et qu'elle avait purement et simplement abandonnées ? Les excuses ne servaient à rien, les suppliques étaient inutiles. Mais alors que faire ? Que faire pour continuer à vivre quand on souffrait autant, quand on avait l'impression d'être déchiré de l'intérieur par une culpabilité que rien ne suffisait à faire disparaître. Ni l'alcool, ni la drogue, aucun produit qui existait sur cette Terre n'était en mesure de lui procurer le moindre réconfort. Pas maintenant. Pas après tout ce qu'elle avait vécu.

Les silhouettes avancèrent d'un pas menaçant, et Amanda se fendit d'un cri hystérique, cédant aux larmes et à la panique la plus totale. Elle hurlait, encore et encore, tendant les bras pour se protéger de l'avancée de ces choses qui avaient été ses amies, et qui désormais n'étaient plus que des monstres venus la hanter. Elle leur criait de ne pas avancer, leur répétait qu'elle était désolée et qu'elle regrettait. Mais cela ne suffît pas à faire s'interrompre leur marche lente, jusqu'à ce que le bruit écœurant du sang et de la chair chutant au sol emplît ses oreilles, qu'une odeur de mort envahît ses narines. Elle se débattit alors, incapable même à ce niveau d'accepter la mort qui lui était promise. Elle se débattit à tel point qu'elle donna un coup de poing bien involontaire au soldat qui essayait de la réveiller. Son collègue attrapa le poignet de la jeune femme, et la maintint fermement plaquée au sol, tout en lui demandant de se calmer. Elle émergea au son d'une voix masculine qui l'appelait inlassablement, avec un accent nigérian très prononcé :

- Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Mademoiselle, réveillez-vous !

Elle ouvrit les yeux brusquement en inspirant comme si elle sortait d'une plongée de plusieurs heures, ses paupières papillonnant pendant quelques secondes, avant qu'elle se rendît compte où elle se trouvait. Tout d'abord effrayée par ce changement brutal d'environnement, et par le fait de voir soudainement des hommes armés occupés à la saisir, elle revint rapidement à la réalité, et regarda où elle se trouvait. Elle était au milieu de ce qui lui servait dorénavant de cuisine, étendue par terre sans comprendre comment elle était arrivée là. Au sol reposaient de la vaisselle brisée, des livres jetés en tas, et des vêtements éparpillés. On aurait dit qu'une tornade furieuse s'était engouffrée dans la petite maison, et qu'elle avait tout renversé sur son passage, avant de repartir comme elle était venue. Amanda, le souffle court, essaya en vain de se défaire de l'étreinte des soldats qui la maintenaient toujours au sol :

- Calmez vous ! Que s'est-il passé mademoiselle ?

Elle comprit rapidement que toutes ses tentatives pour essayer de se soustraire à ces deux costauds se solderait immanquablement par une arrestation et un séjour au poste de police le plus proche, dans le meilleur des cas, aussi décida-t-elle de cesser de s'agiter, pour montrer sa bonne foi. Elle s'humecta les lèvres, et répondit d'une voix un peu hésitante :

- Je ne sais pas... Il y avait...

Elle jeta un regard effrayé vers la salle de bains. Les militaires captèrent son désarroi, et l'un d'entre eux alla ouvrir la porte pour vérifier, la main sur son arme. Si le moindre cadavre se terrait à l'intérieur, la jeune femme doutait qu'il fût en mesure de l'arrêter avec un pistolet automatique de mauvaise qualité, mais c'était certainement l'intention qui comptait. Il jeta un œil à l'intérieur, sans voir quoi que ce fût de suspect, avant de refermer la porte, et de faire signe à son collègue qu'il n'y avait rien. Ce dernier se tourna vers la jeune femme, qu'il avait lâchée désormais, et qu'il regardait avec une certaine douceur :

- On nous a appelé parce qu'il y avait du bruit ici. Comme un cambriolage. Vous habitez ici ? Vous avez vu quelque chose ?

- Oui, enfin non... J'habite ici, c'est vrai, mais... Je n'ai rien vu. Rien du tout.

Les deux hommes se regardèrent. De toute évidence, ils n'en croyaient pas un mot, et ils avaient bien raison. Mais la jeune femme ne pouvait pas leur expliquer qu'elle avait fait un mauvais rêve, et qu'elle était au bord de sombrer dans la folie, ou ils l'embarqueraient immédiatement pour la confiner dans un endroit froid et humide, un des cachots dont ils avaient le secret ici. Elle préférait leur laisser croire que quelqu'un s'était introduit chez elle, qu'elle avait été agressée, ou qu'elle s'était disputée avec quelqu'un, plutôt que de les laisser entrevoir à quel point elle était fragile mentalement et physiquement. On ne pouvait jamais savoir à qui cette information pouvait remonter, et il valait toujours mieux ne pas trop en dire sur ses faiblesses. Les deux hommes haussèrent les épaules, conscients qu'ils ne pouvaient pas la forcer à parler si elle n'en avait pas envie. Il y avait beaucoup de crimes ici, et ils n'en tenaient pas compte si on ne venait pas les leur rapporter directement - et même alors, ils évitaient les affaires trop dangereuses. En fait, ils semblaient même soulagés de voir qu'elle ne leur confiait pas la traque d'un individu qui se serait échappé dans la nuit noire. Par les temps qui couraient, les soldats nigérians n'étaient pas vraiment en sécurité. Pas plus que les femmes blanches vivant seules, d'ailleurs. Ils aidèrent Amanda à se relever, et quittèrent sa maison en lui demandant de se montrer prudente à l'avenir, et de bien verrouiller sa porte. Les bras serrés autour de son corps frêle qui avait perdu beaucoup de poids, elle leur adressa un sourire aussi rassurant que le lui permettait son visage pâle comme la mort, et referma la porte derrière eux, en soupirant de fatigue.

Une nouvelle nuit tourmentée par des cauchemars, et des crises qui gagnaient en intensité. Elle n'était pas au bout de son calvaire...
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MessageSujet: Re: [En cours] Nigeria - Renaître au Berceau

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[En cours] Nigeria - Renaître au Berceau

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